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Video transcript

Valley of Love

Years after they last saw each other, Isabelle and Gérard meet up in California´s Death Valley to honour an invitation from their photographer son, Michael, who committed suicide six months earlier. Despite the absurdity of the situation, they decide to follow the program that Michael set up for them.



Production year: 2015

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Dédicace : À mon père, Alain Nicloux


Titre :
Valley of love


ISABELLE marche en tirant une valise sur roulettes vers un stationnement.

Elle longe le trottoir bordant

des cabines d'un motel.]


ISABELLE entre dans un couloir qui mène à sa chambre et entre dans la chambre. Elle tire les rideaux et regarde à l'extérieur par la fenêtre.


ISABELLE nage dans la piscine du motel.


Plus tard, CATHERINE cherche dans les rayons d'une épicerie.


ISABELLE prend un contenant de soupe instantanée.


ISABELLE

(Pour elle-même)

C'est pas de la soupe, ça.


Une vibration dans son sac annonce un appel entrant sur son téléphone portable.


ISABELLE

Ah ouais.


ISABELLE attend à la caisse de l'épicerie pour payer.


CAISSIÈRE

It's 14,90.


ISABELLE marche en direction du motel avec ses emplettes.


Dans sa chambre, ISABELLE regarde la télévision en mangeant son repas instantané.


La vibration du téléphone indique un appel entrant.


ISABELLE

Allô?

Chris?

Allô?


ISABELLE marche dehors pour parler au téléphone.


ISABELLE

La réception est très mauvaise,

c'est haché.

Quoi?

J'arrive pas à t'entendre.

Allô?


Une VIEILLE DAME assise tout près dans le jardin du motel s'adresse à ISABELLE.


VIEILLE DAME

(Propos en anglais)

I'm having exactly

the same problem.

You can't get through, can you?


ISABELLE

(Propos en anglais)

That's right.


VIEILLE DAME

(Propos en anglais)

Are you French?

I overheard you.


ISABELLE

(Propos en anglais)

Yes, I'm French.


VIEILLE DAME

(Propos en anglais)

My kids are away for the day.

But I decided to stay here.

It's just too hot out.

Already in Vegas,

I thought it was so hot

I thought I was gonna die.

I don't know how people

can live in a place like this.

In Vegas, it was 140 degrees.

Can you imagine?


ISABELLE

(Propos en anglais)

Well, that is hot.


VIEILLE DAME

(Propos en anglais)

Where about are you from?


ISABELLE

(Propos en anglais)

I'm from Paris.


VIEILLE DAME

(Propos en anglais)

Ah. My husband and I

went there about...

ten years ago.

We went to

les châteaux de la Loire.

Mine doesn't even ring.

My kids are away for the day,

sightseeing.

This heat is just awful.


Le téléphone d'ISABELLE vibre à nouveau.


ISABELLE

(Propos en anglais)

Oh, excuse me.


ISABELLE s'éloigne pour prendre l'appel.


Plus tard, ISABELLE attend sur un banc devant l'entrée d'un restaurant, en regardant une carte de la région.


Le soir venu, ISABELLE est étendue dans son lit.


ISABELLE entend des coups dans le mur.


ISABELLE

(Pour elle-même)

C'est quoi, ça?


ISABELLE éteint la lumière.


Au matin, ISABELLE mange seule au restaurant du motel. Ensuite, ISABELLE marche dans le jardin de l'hôtel. GÉRARD sort de sa cabine et se dirige vers ISABELLE.


GÉRARD et ISABELLE s'embrassent.


GÉRARD

Ah, putain! La chaleur.


ISABELLE

Il paraît qu'à Las Vegas,

il fait 60 degrés.


GÉRARD

Ah, putain.


ISABELLE

Tu viens d'arriver?


GÉRARD

Dans la nuit.

J'ai essayé de t'appeler.

On va boire un coup?


ISABELLE

J'ai oublié mon portable

à la piscine. Je te rejoins.


ISABELLE repart vers la piscine.


Au restaurant du motel, ISABELLE et GÉRARD sont assis face à face.


GÉRARD

T'es dans quel bâtiment?


ISABELLE

C. Et toi?


GÉRARD

A.


SERVEUR

(Propos en anglais)

Good afternoon.

Welcome to the steakhouse.

What can I get for you?


GÉRARD

Qu'est-ce que tu prends?


ISABELLE

(Propos en anglais)

Coffee, please.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Two.


ISABELLE

T'as l'air en forme.


GÉRARD

Tu trouves?


ISABELLE

Oui.


GÉRARD

J'ai grossi.


ISABELLE

Si tu te sens bien comme ça.


GÉRARD

Comment veux-tu

que je me sente bien comme ça?

C'est quand la dernière fois

qu'on s'est vus?


ISABELLE

À... Venise?


GÉRARD

T'es sûre?


ISABELLE

Oui, je crois.


GÉRARD

J'ai failli faire demi-tour

à Las Vegas.

J'ai fait demi-tour.

Et puis je suis revenu.

Mais putain,

qu'est-ce qu'on fout là?

C'est une histoire de dingue.


GÉRARD sort un papier de sa poche et le dépose sur la table. ISABELLE regarde le papier avec un air sérieux.


Au magasin de l'hôtel, GÉRARD essaie des casquettes.


GÉRARD et ISABELLE roulent sur une route au milieu du désert.


ISABELLE

Tu devais rester la semaine.


GÉRARD

Je peux pas.


ISABELLE

C'est ce que t'avais dit,

t'avais dit une semaine.


GÉRARD

C'est pas un jour

de plus ou de moins.


ISABELLE

Bien, moi, mon mari est

à Paris, mes enfants aussi.

Je leur ai pas parlé

depuis deux jours.

J'arrive pas à les joindre

depuis l'hôtel.

Finalement, c'est pas plus mal.

On peut faire cet effort

pendant une semaine.

C'est quoi une semaine

dans ta vie?


GÉRARD

Dans mon état, c'est beaucoup.


ISABELLE

Notre fils te demande

de faire cette chose pour lui.

Tu es là pour lui.

Tu vas faire ce qu'il demande.


GÉRARD

C'est n'importe quoi.

T'es pas venue

à son enterrement.


ISABELLE

Je vais plus aux enterrements

depuis la mort de mon père.


GÉRARD

C'était ton fils.


ISABELLE

Je me fous de ce que tu penses.

T'es celui qui souffre le plus?

C'est ça que t'essaies

de me dire?


GÉRARD

Non.

Je veux pas me disputer.


ISABELLE

Alors, pourquoi tu dis

que des saloperies?


GÉRARD

(Pointant au loin)

Oh, regarde.


ISABELLE

Quoi?


GÉRARD

T'as vu ce truc là-bas,

putain?


ISABELLE

(Regardant le paysage désertique)

Où ça?


GÉRARD

Mais ça courait, ça courait

là-bas. Putain, regarde.


ISABELLE

Moi aussi,

je veux pas me disputer.


GÉRARD

Je suis obligé

de partir jeudi.

J'ai un rendez-vous important.


ISABELLE

Bien, on doit rester ensemble

tous les deux.

Sinon, ça marchera pas.


GÉRARD

Sinon, ça marchera pas?


ISABELLE

Oui.


GÉRARD immobilise la voiture au milieu de nulle part.


ISABELLE

Je suis pas folle.

À Paris, j'ai rencontré

une femme.

Quelqu'un de très fiable,

une femme que consultent

tous les politiques,

les hommes d'affaires.

Elle a quelque chose de spécial,

je t'assure.

C'est difficile à croire,

mais...


GÉRARD

Elle se fait payer.


ISABELLE

Bien sûr qu'elle se fait

payer. Qu'est-ce que ça change?


GÉRARD

Tout.


ISABELLE

Bien alors, pour toi,

un médecin qui se fait payer

pour les soins qu'il te donne,

un dentiste par exemple,

c'est un charlatan?

Un chirurgien, c'est un escroc

parce qu'il se fait payer.

Mais c'est complètement con.


GÉRARD

J'ai pas envie

qu'on s'engueule, ça va.


ISABELLE

Ah, mais tu fais tout pour ça.

Se faire payer,

pas se faire payer,

mais c'est absurde.

Complètement con.


GÉRARD

Donc, c'est une voyante.


ISABELLE

Eh bien... Elle pense que...


Une vibration annonce un appel entrant sur le téléphone d'ISABELLE.


ISABELLE

(Criant)

Oui?

Ah, j'arrivais pas à vous joindre.

Ça va? Ça va, vous?

Elle est bien partie Tina?

(Sortant de la voiture)

Et ça s'est bien passé?

Oui.

Bien oui, bien sûr.

Non!

Mais non!

Mais elle l'a pas emporté

avec elle.

Attends, je mets le deuxième

écouteur. Je t'entends mal.

Oui?

Et pourquoi elle l'a pas emporté?

Bien, fallait prendre le grand.


GÉRARD ferme la portière pour arrêter l'alarme dans la voiture.


ISABELLE poursuit sa conversation dehors tandis que GÉRARD s'allume une cigarette pour patienter dans la voiture.


ISABELLE

(Voix au loin)

Allô?


Une voiture passe à toute vitesse en klaxonnant.


GÉRARD

Abruti.


ISABELLE

(Remontant dans la voiture)

Qu'est-ce qu'il avait,

ce type?


GÉRARD

Je sais pas.


GÉRARD et ISABELLE marchent dans le désert.


ISABELLE

C'est magnifique.


GÉRARD

Oui.


ISABELLE

T'es déjà venu?


GÉRARD

Oh, ça fait longtemps.


ISABELLE

Ça a changé?


GÉRARD

Han... Avant...

le ponton, il existait pas.

On marchait directement

sur le sol.

Là, on est à...

à 50 mètres au-dessous

de la mer.


ISABELLE

Oui, c'est marqué.

(Pointant une affiche)

Regarde."Sea level." C'est dingue.


GÉRARD

Ah, ils l'ont marqué

là-bas aussi.


ISABELLE

Oui.


GÉRARD

C'est nouveau.


ISABELLE

C'est incroyable.


GÉRARD

J'avais pas vu ça.


ISABELLE ET GÉRARD sont dans un site fréquenté par les touristes.


ISABELLE

Pourquoi il est mort?

Pourquoi?


GÉRARD

Mais je n'en sais rien.

Michaël était solitaire.

On se voyait pas beaucoup.

Avec lui aussi,

j'ai loupé quelque chose.


ISABELLE

Comme tout le monde, hein?

On rate tous quelque chose.


GÉRARD

Il faisait des photos.


ISABELLE

Il vivait où à San Francisco?


GÉRARD

À San Francisco, c'est un

quartier qui s'appelle Mission.

Il m'a invité plusieurs fois,

mais j'y suis jamais allé.

Ah, putain, la chaleur.

Faut que je retourne

à la bagnole. Viens.


ISABELLE

Tu m'en veux?


GÉRARD

De quoi?


ISABELLE

Tu crois que

c'est de notre faute?


GÉRARD

Mais bien sûr

que c'est de notre faute.

Elle est bonne, celle-là!

On l'a fait,

on est responsables.


ISABELLE

On est arrivés à midi,

on doit rester deux heures.

Va m'attendre dans la voiture,

si tu préfères.


GÉRARD

"Va m'attendre." Tu veux

vraiment rester deux heures?


ISABELLE

Si ça doit se passer

comme il l'a écrit...


GÉRARD

Mais c'est seulement

ce qu'il a écrit.

C'est juste des mots.

C'est juste des mots. C'est...


ISABELLE

Pourquoi t'es ici si tu remets

toujours tout en question?


GÉRARD

Mais je ne remets rien

en question.

C'est juste que c'est comme

une sorte de pèlerinage.

Il a voulu qu'on soit perdu

ensemble, dans ce trou.

Et qu'on parle de lui.

Et ça s'arrête là, c'est tout.

Il s'est peut-être dit

qu'on avait foiré sa vie,

j'en sais rien, moi.

C'est sa façon à lui

de nous punir.

Il nous réunit

dans la vallée de la Mort

pour qu'on soit ensemble

pendant une semaine.

Une sorte de punition.

Là, cette chaleur terrible,

punition!

Ou alors, c'est qu'il veut

me faire crever, oui.

On parle de lui, de nous.

On transpire, on...

on dit qu'on le regrette.

Bon, écoute, je veux bien

jouer à ça jusqu'à mercredi,

mais jeudi, je dégage.

Je dégage, j'ai trop chaud.

Je dégage.


GÉRARD e ISABELLE sont assis dans la voiture, toujours garée sur le site de la Vallée de la mort.


ISABELLE

Je suis restée sept ans

sans le voir.

Comment c'est possible

de pas voir son enfant

pendant sept ans?


GÉRARD

C'est lui qui a choisi.


ISABELLE

Je l'ai porté, cet enfant.

Je l'ai aimé.

Comment on fait pour plus voir

un enfant qu'on a mis au monde?


GÉRARD

Il refusait de nous voir

tous les deux.


ISABELLE

Il te parlait de moi?


GÉRARD

On se parlait pas.


ISABELLE

T'as rencontré son ami?


GÉRARD

Non.


ISABELLE

Il va bien falloir parler

du problème.

Tu vas pas toujours te défiler.


GÉRARD

Quel problème?


ISABELLE

Pourquoi il a jamais voulu

me revoir?


GÉRARD

Je ne sais pas.


ISABELLE

Qu'est-ce que tu lui as raconté?


GÉRARD

Putain...


ISABELLE

Mais qu'est-ce que

tu lui as raconté

pendant toutes ces années?

Je peux tout entendre.


GÉRARD

(Soupirant)

Alors, entends ça.

T'as laissé partir ton fils

quand il avait 7 ans.

Je l'ai mis en pension.

À 16 ans, il a plus voulu

entendre parler

de ses salauds de parents.

15 ans plus tard, on est chacun

réveillé par un connard

qui nous apprend

que notre fils est mort.

Qu'il est venu passer ici

une semaine

et qu'en rentrant chez lui,

il a avalé suffisamment

de médicaments

pour mettre fin à ses jours.

Si c'est de ça

dont tu veux me parler,

je suis pas sûr que ce soit

le meilleur endroit.


ISABELLE

(Pleurant)

T'es vraiment un pauvre type.


GÉRARD

Oui. Je suis tout

ce que tu veux.

Un connard, un pauvre type,

un alcoolique et tout.


ISABELLE

Oui, et t'en oublies.


GÉRARD

Tu m'emmerdes.


ISABELLE

Oui, toi aussi, tu m'emmerdes.

Tu m'emmerdes!

(Sortant de la voiture)

Putain! Mais en plus, ça brûle!


De retour à l'hôtel, GÉRARD dort dans la voiture. ISABELLE est assis sur le siège voisin.


ISABELLE

Tu dors?

Il viendra pas.

On a encore cinq jours.


GÉRARD

Quatre.


GÉRARD est dans la piscine. Un enfant pleurniche en appelant sa mère.


GÉRARD regarde une carte, au bord de la piscine


GÉRARD

Temperatures chart. Oh non.


Le briquet de GÉRARD n'a plus d'essence, GÉRARD ne peut allumer sa cigarette.


GÉRARD

Putain...


GÉRARD approche de la table de PAUL, un client de l'hôtel pour demander du feu.


GÉRARD

(Propos en anglais)

May I?


PAUL

(Propos en anglais)

Oh, of course.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Thank you.


PAUL

(Propos en anglais)

Hey, don't I know you?


GÉRARD

Sorry?


PAUL

(Propos en anglais)

Hum... Aren't you an actor?


GÉRARD

(Propos en anglais)

Yes.


PAUL

(Propos en anglais)

Yeah. I saw you

in the pool earlier.

I could have swear

you look familiar.

Hum... Shit! What was it

you were in again?


GÉRARD

(Propos en anglais)

Oh... A number of films.


PAUL

(Propos en anglais)

Yeah. I mean, it's on the tip

of my tongue. I just...

My wife is much better

at the name game than I am.

So... Hum...

Is there anyway

I can get an autograph?

Just in case...

(Renversant son verre sur le sol en prenant un cahier)

Shit!

In case I don't...

You know, in case I don't run

into you again around here.

Can you make it out to Paul

and Kathrine, with a "K".

Yeah.

K-A-T-H-R-I-N-E.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Yeah.


PAUL

(Propos en anglais)

Oh, that's great.

It's too bad

my wife is not here.

She'll probably be able to tell

everything you've ever been in.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Han-han.


PAUL

(Propos en anglais)

She's good at that.

Oh, excellent.

Thank you so much.

I appreciate it.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Thank you.


PAUL regarde l'autographe : « To Paul and Katherine, Bob de Niro.


GÉRARD retourne à sa chambre en traversant les jardins de l'hôtel. Ensuite, GÉRARD passe l'après-midi assis dans un fauteuil devant sa chambre. Plus tard, GÉRARD se rend à la chambre d'ISABELLE.


ISABELLE fait entrer GÉRARD.


GÉRARD

Je t'ai attendue à la piscine.


ISABELLE

J'ai pas le courage

de ressortir.


GÉRARD

Hum-hum. Belle brochette

de cons là-bas.


ISABELLE

Je voudrais qu'on lise

la lettre ensemble.


GÉRARD

Non. Ça me dit rien.


ISABELLE

Elle est là, sur le lit.


GÉRARD

Non, franchement, j'ai pas

envie, non. Ça me dit rien.


ISABELLE

Je voudrais l'entendre

de ta voix.


GÉRARD

Non, j'ai pas envie.


ISABELLE

S'il te plaît.


GÉRARD

Hum...


GÉRARD s'assoit sur le lit et ouvre l'enveloppe adresser à « Maman ».


GÉRARD

(Lisant)

"Je suis Michaël.

C'est moi, ton fils.

"Je suis l'enfant

que tu as mis au monde.

"Et je suis mort.

"Je suis mort et toi,

tu es vivante.

"Je ne suis pas malade

quand j'écris cette lettre.

"Je ne me drogue pas, je ne fais

partie d'aucune secte.

Je suis sain d'esprit."

"Papa, je vois sa tête

au moment où il lira sa lettre.

"Je n'aime pas la façon

dont il me regardera.

"Je n'ai jamais aimé

ce regard et toi, maman,

on ne s'est pas beaucoup vu

ces derniers temps, hein?"

"Il y a trois ans, dans ce festival

"où je suis venu te voir, j'étais là.

"À quelques mètres de toi,

je ne suis pas venu te parler.

"Tu ne m'as pas vu,

"mais moi, oui.

"Je t'ai observée en me disant

que tu étais ma mère.

"Que j'étais sorti de ton ventre,

"mais ça ne signifiait

pas grand-chose.

"Quand je pense à toi,

je te revois toujours

"avec ta petite bouille

de maman angoissée.

"C'est comme ça

que je t'ai toujours connue,

"angoissée.

"Et papa, c'est autre chose,

bien différent.

"Je vous aime, mes parents.

"Je vous ai toujours aimés,

je crois.

"Je veux dire que je n'ai jamais

pu complètement vous haïr.

"Je ne veux pas m'étaler. Ce

n'est pas le but de ma lettre.

"Je vais droit à l'essentiel

dans ce cas-ci.

"Au fait, ce que je vous demande,

"nous aurons l'occasion

de nous revoir tous les trois.

"Ce que je souhaite.

C'est un peu la seule chose

"que je vous demande

après ma mort.

"Pas d'aller sur ma tombe

ou de penser à moi.

"Ce serait trop long de vous

expliquer le pourquoi du comment

"et puis je pense que les choses

seront plus simples

lorsqu'on se reverra."

(Grognant)

"Je suis mort, c'est un fait.

"Mais je vais revenir.

Je te demande d'être présente

"dans la vallée de la Mort

le 12 novembre 2014

"tous les deux. Oui,

tu as bien lu. Toi et papa.

"Tu pourras croire

à une mauvaise blague,

"mais je te jure

que c'est la vérité, la vérité.

"Et je jure sur la tête

de tes enfants,

"mes demi-frères et soeurs,

et ceux de papa.

"Et c'est ma seule chance

de revenir.

"C'est le contrat.

"Il faut que vous soyez là

"tous les deux.

Il y a un planning

"des endroits

où vous devez aller,

"le jour précis et les horaires

où vous devez m'attendre,

"car je vais revenir.

"Pour peu de temps,

mais je serai là.

"Et je vous verrai.

"Je sais que vous y serez pas

parce que vous me croyez fou,

"ni pour ma mémoire

ou un truc du genre.

"Car au fond de vous,

"il y a autre chose qui vous

poussera à me faire ce cadeau.

"Parce que c'est surtout

pour vous-mêmes

"que vous allez le faire.

Je suis mort le 24 mars à 16h."

(Soupirant)

"Mon ami était sorti.

"Je me suis donné la mort.

C'était prévu.

"Je reviendrai la semaine

du 12 novembre

"et nous nous reverrons,

je vous le promets.

"Je serai dans un des sept lieux

de la vallée de la Mort.

"Attendez-moi.

"Maman, à bientôt.

Michaël, ton fils

"qui restera ton fils

pour toujours

et aujourd'hui encore."


GÉRARD remet la lettre dans l'enveloppe et la rend à ISABELLE.


ISABELLE

C'est quoi, le contrat?


GÉRARD

Non.

Je veux pas remettre

le couvert là-dessus,

mais tu sais ce que j'en pense.


ISABELLE

Je l'ai lue des dizaines

de fois, cette lettre.

J'ai demandé qu'on me la lise,

je l'ai recopiée.

Je l'ai donnée

à trois graphologues.

Elle est authentique.

De sa main.


GÉRARD

Il y a qu'une certitude,

c'est que Michaël est mort

et qu'on est là tous les deux.

Tous les deux.

Pour tourner la page.


ISABELLE

Tourner la page?


GÉRARD

Oui.


ISABELLE

Je pourrai la lire, ta lettre?


GÉRARD

Si tu veux.


ISABELLE

On mange ensemble?


GÉRARD

Bien sûr qu'on mange ensemble.


ISABELLE

Bon, je prends une douche

et je te rejoins en bas.


GÉRARD

Oui. Oui, oui.


GÉRARD se lève pour sortir.


ISABELLE

J'ai parlé avec Claude

tout à l'heure.

Et toi, t'as parlé à quelqu'un?


GÉRARD

Non.


GÉRARD revient vers ISABELLE et la serre contre lui.


Au bar de l'hôtel, GÉRARD et ISABELLE discutent.


GÉRARD

Il fait quoi déjà ton nouveau mari?


ISABELLE

Il est avocat.

(Toussant)

Avocat.


GÉRARD

Avocat? Ça doit te changer.


ISABELLE

Me changer de quoi?


GÉRARD

Bien, ça va pas te changer

toi, mais juste le rapport.


ISABELLE

Le rapport de quoi?

Je comprends pas

ce que tu veux dire.


GÉRARD

Les gens changent

de partenaires,

mais au fond,

ils restent la même personne.

Il y a que le rapport qui change.


ISABELLE

T'as bu combien de verres

avant que j'arrive?


GÉRARD

Je suis pas ivre. Regarde.

(Se levant sur une jambe)

Tandis que là, c'est du ventre.

C'est pour ça que j'y arrive pas.

L'idée que les gens changent,

pour moi, c'est une connerie.

Les gens naissent et meurent

avec les mêmes composantes.


ISABELLE

Non. Moi, je crois au

contraire qu'on peut changer

et plus rien à voir

avec ce qu'on a été.


GÉRARD

C'est un truc de bonnes femmes, ça.


ISABELLE

Tu t'es en train à tenir l'équilibre

tout en étant bourré.

Ça fait des années

que tu sais faire ce truc, non?


GÉRARD

Tu me crois capable

d'un truc pareil?


ISABELLE

Oui.


GÉRARD

Tu veux manger quoi?

De la barbaque?

Il y a un beau resto

de viande à côté.


ISABELLE

Je suis végétarienne.


GÉRARD

T'as plus de viande du tout,

tu penses?


ISABELLE

Non.


GÉRARD

Mais tu manges quoi alors?

Des légumes, des graines?

Des oeufs. T'en manges,

des oeufs?


ISABELLE

Non, mais écoute. Mange où

tu veux, je peux rester seule.


PAUL approche de GÉRARD avec un air insulté.


PAUL

(Propos en anglais)

See, you find that funny?

Yeah, it's fun messing

with people, isn't it?


GÉRARD

Hum... Je te présente...

(Propos en anglais)

What was your name again?


PAUL

(Propos en anglais)

My wife knows who you are.

Yeah. I was sure you were

a piece of shit.


GÉRARD

(Propos en anglais)

So, let's leave it here.


PAUL

(Propos en anglais)

No. You think

just 'cause you star

in mountains of shits

gives you the right

to walk all over people

with all your money?


GÉRARD

(Propos en anglais)

No, I'm not really rich,you know.


PAUL

(Propos en anglais)

Respect your public.

I was straight with you.


ISABELLE

Qu'est-ce qui se passe?


PAUL

(Propos en anglais)

Your husband thinks

he's a wise guy.

It's easy to play mind games

when you're a big shot

from television.


GÉRARD

(Propos en anglais)

No. I've done more movies,

you know?


PAUL

(Propos en anglais)

Yeah, whatever.

I'm sure they all suck.


GÉRARD

(Propos en anglais)

I'm sorry, okay?

Can I buy you a drink?


ISABELLE

(Propos en anglais)

He's not my husband.


GÉRARD et ISABELLE prennent un verre avec PAUL et son épouse.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

Not someone familiar

on the family, though.

There's such a thing as

blood ties. It must be hard.

Correct me if I'm wrong,

but, Christ, still almighty

had been hard for me.

And I'm only speaking

for myself here,

but to disown

your own flesh and blood.

And I'm not even Italian.


PAUL

(Propos en anglais)

Italians are all the same.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Al Pacino is like that.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

I mean, don't you think?


ISABELLE

(Propos en anglais)

Honestly?


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

Yes, honestly. No, 'cause

we don't have to agree.

I'm always open to being

convinced by other people.


PAUL

(Propos en anglais)

So, Pacino is really like that,

blood ties and all that crap?


GÉRARD

(Propos en anglais)

Affirmative, Paul.


PAUL

(Propos en anglais)

Yeah. You know,if you think about it,

when you watch The Godfather

and tons of other films...

What was that one

where he kills

all the Puerto Ricans?


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

Scarface.


GÉRARD

Yes, Scarface.


PAUL

(Propos en anglais)

No.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Scarface. Blbl!


PAUL

(Propos en anglais)

All right.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

Do you know Al Pacino well?


GÉRARD

(Propos en anglais)

No, but my wife does, yes.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

Really?


ISABELLE

(Propos en anglais)

And I'm not his wife.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Yes, but... I said

my wife but...


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

I always feel silly.

I mean, Hollywood

is so shrouded in mystery.

You always feel like

you're asking stupid questions

when you meet people

who are inside the industry.


PAUL

(Propos en anglais)

Can I ask you

to read something?

It's a story I wrote

a number of years ago,

but I think it would make

a really good film.


GÉRARD

(Propos en anglais)

I'm not a producer.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

Who is more famous in France?

You or him?


ISABELLE

(Propos en anglais)

I don't know.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

I admire you.


PAUL

(Propos en anglais)

So that annoy you then?


GÉRARD

(Propos en anglais)

What?


PAUL

(Propos en anglais)

My sending you something.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

But sometimes, when

I see certain actresses...


GÉRARD

(Propos en anglais)

If I receive it,

I will only read the title.

And if I don't like it,

I'll stop.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

I love her!


PAUL

(Propos en anglais)

(Riant)

Are you serious?


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

I'm a huge fan. Huge.


ISABELLE

(Propos en anglais)

Excuse me,

but I'm a little tired.


GÉRARD

(Propos en anglais)

That's why I refuse

so many parts.

Rain Man, E.T., Godfather.


PAUL

(Propos en anglais)

You turned down

The Godfather?


GÉRARD

(Propos en anglais)

Yeah, all three.


ISABELLE

(Propos en anglais)

Goodnight.


GÉRARD

Mais où tu vas?


ISABELLE

Je vais me coucher.


GÉRARD

Tu restes pas manger?


ISABELLE

Non, j'ai pas faim. à demain.

(Propos en anglais)

See you, bye bye.


GÉRARD

OK, bonne nuit.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

Your wife is very nice.


VIEUX CLIENT

(Insultant la télévision)

Motherpuckler!


PAUL

(S'adressant en anglais à son épouse)

He turned down all three

Godfathers.


PAUL

(Propos en anglais)

Motherpuckler.


PAUL

(Propos en anglais)

At that level, nationality

doesn't matter.

I mean, I think Pacino

was born in New York.


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

What about you?

Where were you born?


GÉRARD

Châteauroux.

(Propos en anglais)

You know Châteauroux?


ÉPOUSE DE PAUL

(Propos en anglais)

It rings a bell...

Is it near Greece?


VIEUX CLIENT

(Insultant la télévision)

Motherpuckler!


PAUL

(Propos en anglais en riant)

Okay. I've had about enough

of that shit.


Le lendemain, ISABELLE et GÉRARD partent en promenade.


ISABELLE

Hier soir, j'ai regardé

un documentaire sur Gould.


GÉRARD

Hum-hum.


ISABELLE

Tu savais qu'il jouait

sur une chaise percée?


GÉRARD

Je savais même pas qu'il

jouait un instrument, ce mec-là.


ISABELLE

Je te parle de Glenn Gould,

le pianiste, pas l'acteur.

Il jouait sur une chaise

pliante toute déglinguée.

Il a donné ses concerts pendant

des années, assis là-dessus.


GÉRARD

Il était fauché?


ISABELLE

Il souffrait du syndrome d'Asperger.

Une forme d'autisme.


GÉRARD

Et alors?


ISABELLE

Bien, rien, c'est tout.


ISABELLE et GÉRARD arrivent à la voiture. ISABELLE ouvre la portière.


ISABELLE

C'est quoi tout ça?


GÉRARD

C'est rien.

J'ai acheté ça à l'entrée,

au bazar.

Mets-les derrière.

Allez, monte.


ISABELLE

C'est notre deuxième visite.

T'as rien à me dire?


GÉRARD

Quoi?


ISABELLE

Concernant Michaël.


GÉRARD

Mais qu'est-ce que

tu veux que je te dise?


ISABELLE

J'en sais rien.


GÉRARD

Ah, bien, putain. Complique pas.

Tu veux dire quelque chose?

Alors, vas-y, merde.

Hein?


ISABELLE

Michaël...


GÉRARD

Quoi?

Michaël quoi, enfin, chérie?

Quoi, qu'est-ce qu'il y a,

Michaël?


ISABELLE

Il avait le sida?


GÉRARD

Hein?


ISABELLE

Est-ce qu'il avait le sida?


GÉRARD

Mais d'où tu sors ça enfin?


ISABELLE

Mais je te demande juste

s'il avait le sida.


GÉRARD

Non. Il avait pas le sida.

Mais d'où tu sors ça, putain?

D'où?


ISABELLE

Je me demandais

parce que je comprends pas.


GÉRARD

Qu'est-ce que tu comprends pas?


ISABELLE

Son suicide.


GÉRARD

Il y a rien à comprendre.

Il est mort sans donner

d'explications.

Faut vivre avec.


ISABELLE

Et ses lettres,

il sait qu'on est là.


GÉRARD

Oui, chérie.


GÉRARD apporte des cafés sur une terrasse où ISABELLE attend en fixant le vide.


GÉRARD

Voilà. Tiens, ton café.


ISABELLE

Ah, merci.


GÉRARD

Non, je crois qu'il vivait

comme ça depuis des années.

Un lit, pas de table,

pas de livre, rien.

Juste des vêtements,

un fauteuil tout merdique.

Rien.


ISABELLE

Pourtant, petit,

il aimait les belles choses.


GÉRARD

Je sais pas ce qu'il aimait.


ISABELLE

T'as souvent été chez lui?


GÉRARD

Une ou deux fois,

juste comme ça.

Je me souviens plus,

ça fait longtemps.

Il était seul à ce moment-là.


ISABELLE

Ma fille, elle fait ses études

à Berlin, on se parle par Skype.

Mais finalement, je sais pas

grand-chose d'elle.


GÉRARD

Hum.


ISABELLE

On sait pas grand-chose

de ses propres enfants.


GÉRARD

Non. On n'est jamais averti

des grandes décisions.


ISABELLE

Elle vient d'où, cette chemise?


GÉRARD

Je sais pas. Je crois que

c'est Nounours qui me l'a achetée.


ISABELLE

C'est qui, Nounours?


GÉRARD

C'est mon secrétaire.


ISABELLE

Ah...


GÉRARD

Elle te plaît pas?

C'est des ananas.

Tu trouves que ça fait beauf,

c'est ça?


ISABELLE

Un peu.


GÉRARD et ISABELLE roulent vers la Vallée de la mort.


ISABELLE

J'ai rêvé de Michaël cette nuit.

Il nous attendait tous les deux,

on était dans ta voiture.


GÉRARD

J'ai pas envie d'entendre ça.


ISABELLE

C'est un rêve.

Un rêve, on en fait ce

qu'on veut. C'est sans danger.

On était dans ta voiture

à Rome.


GÉRARD

Ah, je déteste cette ville.


ISABELLE

C'est un rêve!

On était dans ta voiture,

Michaël devait nous retrouver

à un endroit précis

et toi, t'avais trouvé une place

à côté du Colisée.

Et au moment où on sort

de la voiture,

il y a énormément de monde,

il y a beaucoup de monde,

ça part dans tous les sens.

Et toi, tu disparais.

Mais il y a des centaines

de gens qui me frôlent

et je t'appelle, mais

t'as complètement disparu.

Et tout d'un coup,

je me retourne.

Il y a quelqu'un qui me frappe

sur l'épaule, je me retourne

et c'est toi et Michaël. Vous êtes

tous les deux face à moi.

Je vous regarde.

Et vos yeux, ils sont

tellement noirs, mais...

... tellement noirs.


GÉRARD

C'est tout?


ISABELLE

Ouais.


GÉRARD

Pas terrible.

Un rêve à la con.


ISABELLE

C'est un rêve!

Oui, mais c'est un rêve

à la con. Les yeux noirs.

Je sais ce qui va pas

avec toi. Je l'ai toujours su.

Même quand on était ensemble.


GÉRARD

Ah oui?


ISABELLE

T'es un caractériel.


GÉRARD

Tu me traites de caractériel?

Putain, c'est ça,

mon putain de problème?

Je suis un caractériel.

Je suis un caractériel

parce que je trouve ton rêve

complètement con.

C'est quoi, un caractériel?


ISABELLE

C'est quelqu'un qui a

des troubles de la personnalité.


GÉRARD

Putain, c'est la meilleure,

j'en reviens pas.


ISABELLE et GÉRARD sont debout sur un sommet. GÉRARD tient un parasol. GÉRARD regarde tout autour depuis le belvédère.


GÉRARD

On pourrait aller là-haut,

si tu veux.

Il y a un chemin.


Sur un promontoire, GÉRARD et ISABELLE sont assis sur des sièges pliants, sous le parasol aux tons criards.


GÉRARD

Tu veux ton sandwich?


ISABELLE

Non.


GÉRARD

J'ai vu un gros lézard

tout à l'heure.

Je lui ai donné du pain.


ISABELLE

T'as pas le droit

de nourrir les animaux.


GÉRARD

C'est un lézard.


ISABELLE

Tu altères l'écosystème.


La vibration du téléphone d'ISABELLE annonce un appel. ISABELLE sort son téléphone de son sac.


ISABELLE

Ah, c'est chiant.

Tu reçois, toi?


GÉRARD

J'ai pas mon téléphone.


ISABELLE

Arrête!


GÉRARD

Quoi?


ISABELLE

Le pain, arrête!

Imagine 100 personnes,

100 morceaux de pain

ce que ça représente

par semaine, par an.

Il y a un équilibre

à pas dérégler.

T'as pas lu le guide

de bonne conduite

dans ta chambre d'hôtel?


GÉRARD

Tu vas m'emmerder à cause

de deux morceaux de pain?


ISABELLE

Je te le dis, c'est tout.

Tu le prends mal,

c'est ton problème.

T'es grand, tu fais ce que tu veux.


GÉRARD

Je t'ai giflée une fois,

tu te souviens?


ISABELLE

Tu dois confondre.


GÉRARD

Je crois pas, non.


Le téléphone recommence à vibrer. ISABELLE fouille son sac et répond.


ISABELLE

Christ? Allô?

Allô?

(Arranchant l'écouteur de son oreille)

Ah... Ça fait chier!


GÉRARD

Bien, jette-le.

Vas-y, balance ça,

cette merde dans le vide.


ISABELLE

Pauvre con, va!


ISABELLE se lève pour partir et rebrousse chemin en tendant la main.


ISABELLE

Les clés.


GÉRARD

Assieds-toi.


ISABELLE

Les clés!


GÉRARD

Assieds-toi. Il faut

que je te dise quelque chose.

Je voulais t'en parler

hier déjà. J'ai un cancer.

J'ai un cancer de la vessie.

Ils veulent tout me retirer:

vessie, prostate, nerf érectile.

Cancer du fumeur.


ISABELLE

Depuis quand?

Tu le sais depuis quand?


GÉRARD

Un mois.

Je vais voir un autre

cancérologue à Pontès.

J'ai mis 15 jours à avoir

ce rendez-vous.

C'est jeudi.


ISABELLE

Jeudi?


GÉRARD

L'autre type, il voulait

m'opérer tout de suite.

Alors que je vais très bien.

Aucun signe de fatigue.

Je dors bien, je mange bien.

J'ai pissé du sang un jour,

une seule fois.

J'aurais dû fermer ma gueule,

tiens.


ISABELLE

Je suis vraiment désolée.


GÉRARD

Si ça se trouve,

le gars que je vais voir

sera moins alarmiste.

La vessie, ça se change très bien.

C'est juste un sac de pisse.


ISABELLE

Je connais quelqu'un

qui s'est fait opérer.

On lui a retiré

seulement la moitié.

Et t'as raison, il se porte

très bien maintenant.

Il continue même de fumer.


GÉRARD

Là, il faudra sans doute

que j'arrête un peu ça.

Il a eu de la chimio,

ton copain?


ISABELLE

Je crois pas.


GÉRARD

Les cheveux, encore, ça va,

mais les sourcils, ça,

putain, c'est ça qui me tue.

Perdre ses sourcils,

c'est complètement con.


ISABELLE

Ils t'ont parlé

de chimiothérapie?


GÉRARD

Le premier, oui.

Il s'appelle Kuskaz.

Ça te dit quelque chose?

Le Pr Kuskaz.


ISABELLE

Non, mais il faut

plusieurs avis.


GÉRARD

Je vais pas me laisser

châtrer par un Hongrois.

Ça, c'est sûr.


ISABELLE

Je suis vraiment désolée.


GÉRARD

Il est 14h04.

Il viendra plus.


De retour à l'hôtel, GÉRARD et ISABELLE trinquent.


GÉRARD

Santé.


GÉRARD s'assoit près d'ISABELLE en soupirant. Il retire ses chaussures. ISABELLE rit.


GÉRARD

Qu'est-ce qu'il y a?


ISABELLE

Ils sont horribles, tes pieds.


GÉRARD

Ah...

J'aurais dû acheter des tongs.

Avec cette chaleur, j'ai

les pieds comme des steaks.


ISABELLE et GÉRARD se regardent longuement. GÉRARD caresse ISABELLE, puis ils s'embrassent.


GÉRARD

Encore.


ISABELLE rigole un peu.


Plus tard, ISABELLE est seule à une table du restaurant.


ISABELLE

(Propos en anglais)

Thank you.

(Parlant au téléphone)

Non, non, je parlais au serveur.

Je parlais au serveur!

J'ai une bière.

C'est une bière!

Bien, écoute, je m'occuperai

de tout ça en rentrant.

Et... Simon, ça va?

Et sa jambe?

Ah mince! Il a...

il a pas été à l'école?

Ah zut!


GÉRARD s'assoit près d'ISABELLE, un verre à la main.


ISABELLE

(Poursuivant sa conversation téléphonique)

Oui.

Je sais pas.

Allô? Ah, c'est tout haché

encore. Je t'entends plus.

Je ne... Crie, je t'entends pas.


GÉRARD

Mais pourquoi t'appelles pas

de ta chambre?


ISABELLE

Mais c'est pas la peine

d'avoir un portable ici.


GÉRARD déroule sa serviette de table.


GÉRARD

Tiens.

(Plongeant la main dans la poche de sa chemise)

Ma lettre.


ISABELLE

Je peux la lire plus tard?


GÉRARD

Pour tout à l'heure,

tu sais, nous deux...

Je pensais pas...


ISABELLE

Non, mais je préfère pas

en parler. T'as choisi?


GÉRARD

Tu veux pas en parler,

mais ça a quand même eu lieu.

La chose s'est produite.

On n'a aucune raison

de ne pas aborder le sujet.


ISABELLE

Pourquoi est-ce qu'il faut

toujours que tu gâches tout?


GÉRARD

OK. OK, OK.

Non, j'ai pas envie de...

Je veux qu'on reste ensemble.

Bien ouais. Je te remercie.


ISABELLE

De quoi?


GÉRARD

Allez, oublie ça. Oublie ça.

C'est bien qu'on soit

tous les deux.


ISABELLE

Alors, moi, je vais prendre...


SERVEUR

(Propos en anglais)

Are you ready to order?


GÉRARD

No.

(Propos en anglais)

Another whiskey. Non?

Another whiskey.


ISABELLE

T'as pas choisi?

Bon, alors, moi,

je vais prendre un hamburger.


GÉRARD

Je croyais que t'étais végétarienne.


ISABELLE

Oui, mais il y a des hamburgers

végétariens.


GÉRARD

Ah, putain, mais c'est quoi,

un hamburger végétarien?


ISABELLE

Mais c'est des hamburgers

sans viande, avec des légumes.

Enfin, de la salade.


GÉRARD

Ça te dérange pas

que je prenne un whiskey?


ISABELLE

C'est ton foie. Tu fais

ce que tu veux avec ta santé.


ISABELLE lit la lettre de GÉRARD.


ISABELLE

(Lisant)

"Je te demande d'être présent

dans la vallée de la Mort

"le 12 novembre 2014 avec maman.

"Tu as bien lu, toi et maman.

"Tu pourrais croire

à une mauvaise blague,

mais je te jure

que c'est la vérité."

"Et tu ne m'as pas entendu

jurer souvent

"et je le jure sur la tête

de tes enfants,

"mes demi-frères et soeurs

"et ceux de maman. C'est

ma seule chance pour revenir.

Il faut que vous soyez là

tous les deux."

"Au dos de cette lettre,

"il y a un planning des endroits

où vous devez aller,

"le jour précis et les horaires."

"Vous devez m'attendre,

car je vais revenir.

Pour peu de temps, mais je serai

là, je vous le jure. Crois-moi.

"Et je vous verrai.

"Nous nous verrons.

(Pleurant)

"Mais j'ai besoin de vous deux.

Ce n'est pas une mauvaise

blague. Je sais..."

"... que tu y seras parce que...

"maman te forcera à venir.

Enfin, je l'espère.

"Tu n'es pas malade.

"Tu viendras, car maman est

très forte

"pour convaincre les gens.

"Et aussi, tu te rendras compte

qu'au fond de toi,

"il y a autre chose

"qui te pousse

à me faire ce cadeau

"parce que c'est un peu...

un peu pour vous-mêmes..."

"... que vous allez

le faire aussi

"à cause de la culpabilité

que vous ne...

"que vous ne pouvez pas

vous empêcher d'avoir.

"Je suis...

je suis mort le 24 mars à 16h."

"Mon ami Craig était sorti.

"Il ne savait rien du projet.

"Je me suis donné la mort,

"ou plutôt elle est arrivée à moi.

Vous comprendrez tout."

"Je reviendrai la semaine

du 12 novembre.

"Vous recevrez un signe de moi,

"mais je serai physiquement

"dans un des sept lieux.

"Faites-le absolument

dans l'ordre,

"je vous en prie.

"Attendez-moi tous les deux.

Papa, à bientôt.

Je t'aime tellement."

"Même avec tout

ce qui nous sépare."

"Michaël,

"ton fils quoi qu'il arr...

quoi qu'il arrive."


ISABELLE vomit aux toilettes.


On frappe à la porte, ISABELLE va ouvrir en s'essuyant la bouche.


ISABELLE

J'arrive! Ah...


GÉRARD

Ça va?


ISABELLE

J'ai vomi.


ISABELLE retourne vomir aux toilettes.


GÉRARD

Ça doit être la bouffe.

Je peux te faire quelque chose?


ISABELLE

Va-t'en.


ISABELLE s'éponge le visage en respirant profondément.


Dans la chambre, GÉRARD est debout, il tient la lettre. La main droite de GÉRARD est bandée.


ISABELLE

Qu'est-ce que tu t'es fait?


GÉRARD

Je me suis coupé. Je suis venu

voir si t'avais des pansements.

Tu mets pas la clim

dans ta chambre?


ISABELLE

Non.


GÉRARD

C'est irrespirable, putain.


ISABELLE

(Regardant la plaie sous la lampe)

C'est pas très loin de

la veine. Comment t'as fait ça?


GÉRARD

Avec mon rasoir.

Je sais pas ce que j'ai foutu.


ISABELLE

C'est profond, hein.

Si ça saigne encore,

on mettra du poivre.


GÉRARD

Du poivre?


ISABELLE

Bien oui, le poivre,

ça arrête les saignements.

Mais tu peux mettre du sel,

si tu préfères.


GÉRARD

Où est-ce que je vais trouver

du poivre à cette heure-ci?


ISABELLE pose un bandage adhésif.


GÉRARD

Merci.

(Voyant qu'ISABELLE n'est pas bien)

T'as dû prendre un coup

de chaud ou une insolation.

Ça fait gerber.


ISABELLE

Non, je suis fatiguée,

c'est tout.


GÉRARD

Tu veux que je te mette

la clim avant de partir?


ISABELLE

Non, je préfère rester

toute seule. Va-t'en.

Va-t'en, s'il te plaît.


GÉRARD

Oui. Merci.


GÉRARD retourne vers sa chambre en croisant des gamins qui courent dans le corridor.


GÉRARD marche jusqu'à sa chambre. En marchant, GÉRARD entend de la guitare au loin.


GÉRARD

(Pour lui-même)

Putain de merde.


GÉRARD s'arrête dans la nuit, près des chambres. Il s'allume une cigarette. Il regarde la fenêtre allumée de la chambre d'ISABELLE. La lumière s'éteint. GÉRARD commence à s'éloigner.


ISABELLE

(Voix au loin)

Non!


Les cris d'ISABELLE alarment GÉRARD qui se dépêche de retourner à la chambre d'ISABELLE.


GÉRARD

(Frappant à la porte)

Ouvre.

Qu'est-ce que tu fous? Ouvre!

Ouvre!

Ouvre!


Un voisin de palier sort dans le corridor.


VOISIN

(Propos en anglais)

What's going on?


GÉRARD

(Propos en anglais)

I don't know.

Ouvre la porte. Ouvre, merde!


VOISIN

(Propos en anglais)

Is there a problem?


GÉRARD

(Propos en anglais)

Help me break the door.


ISABELLE ouvre la porte, prise de panique. Elle crie.


GÉRARD

Qu'est-ce qui se passe?

T'es blessée?


ISABELLE

Non.


GÉRARD

Allez, viens.


GÉRARD tente de ramener ISABELLE dans sa chambre.


ISABELLE

Non, pas dans la chambre.

Pas dans la chambre!


GÉRARD

Pourquoi?

Qu'est-ce qui s'est passé?

Qu'est-ce qui s'est passé?

Parle, bon Dieu, parle!


ISABELLE

Il y avait quelqu'un.

C'était affreux!

Il y avait quelqu'un! Il y avait

quelqu'un dans la chambre!


Le voisin fait le tour de la chambre pendant que GÉRARD essaie de calmer ISABELLE.


VOISIN

(Propos en anglais)

The room is empty.


ISABELLE

Si, il y avait quelqu'un.


VOISIN

(Propos en anglais)

I can beg you!


GÉRARD fait le tour de la chambre à son tour. ISABELLE reprend lentement ses esprits.


GÉRARD

Il y a personne.


ISABELLE et GÉRARD sont assis dans la chambre d'ISABELLE.


ISABELLE

Et j'ai ouvert les yeux.

Non, d'abord, il y a eu l'odeur,

puis j'ai ouvert les yeux,

mais tout était noir.

On m'a pris les chevilles,

j'ai essayé de me dégager,

mais il me tenait.

Je suis pas folle. On me tenait.


GÉRARD

Qui?


ISABELLE

Tu me crois?

J'ai rallumé,

mais il avait disparu.


GÉRARD

T'as fait un cauchemar.


ISABELLE

C'était pas un cauchemar,

j'étais réveillée.


GÉRARD

Il y avait personne

dans la chambre,

la fenêtre était fermée.

Personne.


ISABELLE

Tu me crois pas?


GÉRARD

T'es sur les nerfs.

En plus, c'est une insolation.


ISABELLE

Tu me crois pas.


GÉRARD

Mais comment veux-tu

que je te crois, bordel?


ISABELLE

Mais si tu me crois pas,

comment tu peux croire

que Michaël va revenir?

Alors, qu'est-ce que tu décides?


GÉRARD

À propos de quoi?


ISABELLE

Ce qui vient de m'arriver

est un cauchemar?


GÉRARD

Exactement.

T'étais endormie, t'as rêvé

qu'on te tenait les chevilles

et tu continues de le croire.


ISABELLE

Non, c'est plus simple.

Michaël est mort

et j'ai fait un cauchemar.


GÉRARD

Hum-hum. C'est ça. Voilà.


ISABELLE

Mais c'est faux.


On frappe à la porte. GÉRARD va ouvrir.


EMPLOYÉ DE L'HÔTEL

(Propos en anglais)

Good evening, sir.

Are you here with your wife?


GÉRARD

(Propos en anglais)

Yes.


ISABELLE

Dis-lui que je suis pas

ta femme.


GÉRARD

(Propos en anglais)

No, she's not my wife.


EMPLOYÉE DE L'HÔTEL

(Propos en anglais)

How is she feeling?


GÉRARD

(Propos en anglais)

Much better.


EMPLOYÉE DE L'HÔTEL

(Propos en anglais)

Does she need a doctor?


GÉRARD

(Propos en anglais)

Absolutely not.

She had a nightmare.

I think it's the heat.

It's so hot in here.

But it's over now.


EMPLOYÉE DE L'HÔTEL

(Propos en anglais)

Don't hesitate to call

the front desk

if you need anything at all.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Okay. Thanks.


L'EMPLOYÉE DE L'HÔTEL frappe de nouveau.


EMPLOYÉ DE L'HÔTEL

(Propos en anglais)

This is a non-smoking room.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Of course. I'll go outside.


EMPLOYÉ DE L'HÔTEL

(Propos en anglais)

Goodnight.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Goodnight.


ISABELLE

Tu peux dormir ici?


GÉRARD

Bien sûr.


ISABELLE

Comment on fait pour la clim?


GÉRARD

Je l'éteins.


Le lendemain, GÉRARD et ISABELLE retournent dans la vallée de la mort et s'arrêtent à un autre site.


GÉRARD est sur le belvédère tandis qu'ISABELLE marche plus bas.


ISABELLE

Qu'est-ce qu'il faisait

comme photo?


GÉRARD et ISABELLE sont assis à l'ombre d'un rocher.


GÉRARD

Je sais pas trop.


ISABELLE

En fait, tu sais pas

grand-chose.

Dis-moi ce que je dois faire

pour que tu restes.


GÉRARD

Tu te fous de tout, hein?

Je vais peut-être crever,

mais tu t'en branles.


ISABELLE

Non. Ce qui t'arrive,

ça me fait de la peine.

Je sais que quand on aime

vraiment quelqu'un,

on l'aime pour toujours.

Si on se met à détester

quelqu'un avec qui on a vécu,

c'est qu'on l'a jamais

totalement aimé.


GÉRARD

Hum.


ISABELLE

Tu te souviens quand

on s'est rencontrés?

Tu te rappelles où on était?

T'étais beau.

C'était qui la fille

avec qui t'étais?

Bien... Tu sais très bien

puisque c'était la fille

avec qui je me suis remis

quand tu m'as quitté.

Elle était belle, cette fille.


GÉRARD

Ouais. Elle avait été

Miss Lorraine.


ISABELLE

J'espère que tu vas guérir.


GÉRARD

Hum-hum.

Ton mari, il est pas malade?


GÉRARD

Mon mari, il va très bien.

On va se séparer,

mais il va très bien.

Mieux que moi.


GÉRARD

Pourquoi?


ISABELLE

Pourquoi il va mieux que moi?


GÉRARD

Pourquoi vous vous séparez?


ISABELLE

Ah... C'est la vie.

Et tes filles?


GÉRARD

Mes filles?


ISABELLE

Oui, elles vont bien,

tes filles?


GÉRARD

(Soupirant, ne sachant que dire)

Ah...


ISABELLE et GÉRARD marchent jusqu'à une aire de pique-nique.


ISABELLE

Regarde.


GÉRARD

C'est quoi, cette merde?


ISABELLE

Je sais pas.


GÉRARD

(Observant les jambes marquées d'ISABELLE)

On dirait des brûlures.


ISABELLE

C'est là qu'il m'a tenue.


GÉRARD

Il y avait personne

dans ta chambre.


ISABELLE

Si.


GÉRARD

J'étais en bas,

je regardais ta fenêtre.

Quand t'as éteint, j'étais

dehors, je fumais une clope.

T'as crié, j'ai couru.

Je suis arrivé.


ISABELLE

J'ai senti ses mains

et voilà le résultat.


GÉRARD

T'étais seule dans ta chambre.

Personne n'est entré ni

par la porte ni par la fenêtre.


ISABELLE

Michaël est venu

me serrer les chevilles

avant que je m'endorme.

C'est le signe dont

il a parlé dans sa lettre.


GÉRARD

Écoute, arrête tes conneries.


ISABELLE

Ah oui, je suis dingue,

je délire.

C'est un peu facile, non?


GÉRARD

Non. Être ici avec toi,

c'est pas facile.

Faire croire que Michaël

va sortir de son trou

pour nous rejoindre dans

le désert, c'est pas facile.


ISABELLE

S'il te plaît, regarde.

Tu le vois!


GÉRARD

Quoi?


ISABELLE

Mais regarde de plus près.

Alors, tu le vois?

Tu le vois, là?


GÉRARD

Je vois un truc, là, oui.


ISABELLE

C'est un doigt. Non?


GÉRARD

Non, ça ressemble plutôt

à une empreinte,

mais on peut pas dire

que c'en est une.

T'as la même chose

à l'autre pied? Fais voir.


GÉRARD

Mais c'est apparu quand ça?


ISABELLE

Je les avais

quand je me suis réveillée.


Un chien sauvage passe en courant.


GÉRARD

Ah, le con.


ISABELLE

Mais qu'est-ce qu'il fout là?


GÉRARD

Encore une demi-heure.


ISABELLE

On marche un peu, nous?


GÉRARD

Mais tes pieds?


ISABELLE

Non, mais ça va,

je peux marcher.


ISABELLE et GÉRARD marchent.


GÉRARD

Tu me comprends?

Je voulais être sûr

que tu me comprends.


ISABELLE

Je ferais peut-être

la même chose.

T'es malade,

t'as besoin d'être soigné.


GÉRARD

Donc, on repart ensemble?


ISABELLE

Non.


GÉRARD

Ça sert à quoi de rester

si je m'en vais?


ISABELLE

Mais c'est ce que tu dois faire.


GÉRARD

Je rentre jeudi.


ISABELLE

Je commence à le savoir.


GÉRARD

T'as mal?


ISABELLE

Un peu.


GÉRARD

Viens.


ISABELLE

Non, attends.


Le chien aboie au loin.


ISABELLE

Je t'ai dit que mon portable

ne fonctionnait plus?


GÉRARD

Non.


ISABELLE

Je l'ai laissé tomber exprès.

L'écran s'est cassé.


GÉRARD

Ah, c'est de la merde,

ces appareils.


ISABELLE

Je t'ai menti.

(Pleurant)

J'ai pas vu de voyante à Paris.

J'avais rendez-vous avec elle.

J'étais assise

dans sa salle d'attente,

mais je suis partie

avant de la voir.

J'avais peur qu'elle me dise

que Michaël était vraiment mort.

(Reniflant)

C'est pas ce que

je voulais entendre.

Parfois, j'ai l'impression

que je vais m'effondrer,

que plus rien me porte.

Je me sens vidée, abandonnée.

Même quand je pense

à tout ce qui m'attend,

à mes enfants, à ma famille...


De retour à l'hôtel, ISABELLE se repose sur une chaise longue près de la piscine et touche les marques sur ses jambes.


Le soir ISABELLE et GÉRARD sortent ensemble du restaurant. Dans sa chambre, ISABELLE parle au téléphone.


ISABELLE

Mais non, ça,

c'était le mois dernier.

Oui, bon, mais vas-y,

passe-moi papa.

Oui, je t'embrasse, mon trésor.

Bisou.


GÉRARD fume dehors pendant que ISABELLE parle au téléphone.


ISABELLE

Allô?

Euh... Non.


ISABELLE est endormie dans son lit. GÉRARD la regarde dormir.


GÉRARD marche dehors. Soudain, il s'arrête et marche vers le terrain de tennis, où une jeune femme bossue attend debout, près du filet.


GÉRARD

(Propos en anglais)

What are doing here?


FEMME BOSSUE

(Propos en anglais)

I'm waiting.


GÉRARD

(Propos en anglais)

What are you waiting for?


FEMME BOSSUE

(Propos en anglais)

I was waiting for you.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Me?

What for?


FEMME BOSSUE

(Propos en anglais)

To die.


GÉRARD

(Propos en anglais)

I don't want to die.

Why do you want to die?


FEMME BOSSUE

(Propos en anglais)

It's too hard.


GÉRARD

(Propos en anglais)

I'm dreaming. Right?


FEMME BOSSUE

(Propos en anglais)

It's too hard for you too.

You have to go to sleep now.


GÉRARD

(Propos en anglais)

Yes.

Goodnight.


GÉRARD s'en retourne ébranlé.


Le lendemain, GÉRARD et ISABELLE sont de nouveau sur la route de la Vallée de la mort.


ISABELLE

C'est là.


GÉRARD

C'est là, oui.


Sur le nouveau site, GÉRARD et ISABELLE marchent sur le relief escarpé en plein soleil.


GÉRARD

Il y a pas d'ombre.


ISABELLE

Là-bas, peut-être. Derrière.


GÉRARD et ISABELLE cherchent un coin à l'ombre.


GÉRARD

Ah, c'est intenable.


ISABELLE

Tu viens?


GÉRARD

Oui, je viens.

(Soupirant)

Il y a un peu d'ombre.


ISABELLE

Arrête-toi. Arrête-toi!


GÉRARD

Bon, moi, j'ai chaud, là.


ISABELLE

Mais alors, viens.


GÉRARD

Mais où "viens"?

Il y a du soleil partout.


ISABELLE

Viens par là.


GÉRARD et ISABELLE se sont trouvé un coin à l'ombre.


GÉRARD retire son pansement adhésif.


GÉRARD

Aïe, aïe!


ISABELLE écoute le vent. Une chute de pierres attire son attention.


ISABELLE regarde autour puis observe ses chevilles.


ISABELLE

(S'adressant à GÉRARD)

Tu te fous de tout.


GÉRARD

Carrément.


ISABELLE

Tu te fous de quoi?

Tu te fous de la spiritualité?


GÉRARD

Spiritualité...

C'est l'idée d'y réfléchir

qui m'emmerde.

C'est comme Dieu. Ou l'âme.

C'est des mots,

c'est juste des mots. C'est...


ISABELLE

Non, mais je te parle

de l'idée qu'on se fait

de la spiritualité.

Il s'agit pas de remettre

en cause son existence,

mais de savoir ce

qu'on entend par spiritualité.

Chacun y a droit. Enfin...

chacun a le droit de la nommer.

Ah, et puis merde! C'est trop

difficile de parler avec toi.

Tu les as bien épuisées,

les femmes de ta vie.


GÉRARD

Je crois que je me suis

épuisé aussi, moi.


ISABELLE

Tu vis avec quelqu'un

en ce moment?


GÉRARD

Non.


ISABELLE

C'est important d'avoir

quelqu'un à ses côtés.

Surtout avec ce qui t'arrive.


GÉRARD

T'inquiète.

Je me sens bien.

Il me reste encore

des bons copains.


ISABELLE

Combien?


GÉRARD

Pas beaucoup. Pas beaucoup.

Quand même, on a passé

de bons moments ensemble.


ISABELLE

Bien sûr. Hum-hum.


GÉRARD

Et tu te souviens de l'hôtel

la première fois?

Il existe toujours.

J'y suis retourné

il y a trois mois.


ISABELLE

Ah ouais?


GÉRARD

Tu te souviens des chambres?


ISABELLE

Tu sais dans combien

de chambres d'hôtel

j'ai dormi depuis 30 ans?


GÉRARD

Tu te rappelles

au moins de l'ascenseur.


ISABELLE

Non.


GÉRARD

On a fait l'amour dedans.


ISABELLE

T'es malade.


GÉRARD

Je m'en souviens parfaitement.

Debout, contre la grille.


ISABELLE

Ah bon?


GÉRARD

Je me suis mis à la fenêtre

de ma chambre.

J'ai allumé une cigarette.

J'ai fumé en repensant

à cette époque.

Je regardais les gens en bas.

J'étais bien.


ISABELLE

Encore un signe, non?


GÉRARD

Un signe de quoi?


ISABELLE

Tu vas refuser

les évidences longtemps?


GÉRARD

Les évidences?

Dis-moi où est-ce que

tu vois des évidences.

(Vide sa bouteille d'eau)

Il y a pas une seule putain

d'évidence dans tout ce merdier.


GÉRARD et ISABELLE retournent vers l'hôtel et arrête dans une station-service où ISABELLE va aux toilettes. En se lavant les mains, ISABELLE remarque une tache de sang sur le rebord du lavabo. Sur le sol, un sac taché de sang est à demi ouvert. En ouvrant le sac, ISABELLE découvre une tête de loup.


ISABELLE

(Dégoûtée)

Quelle horreur.


Un homme entre dans la salle de toilette.


CHASSEUR

(Propos en anglais)

Pardon me.

Men's restroom.


Le CHASSEUR prend le sac et sort.


ISABELLE revient à la voiture.


GÉRARD

Ça va pas?


ISABELLE

Dans les toilettes, il y avait

la tête d'un chien mort.

Dans un sac.

Il lui manquait un oeil.


GÉRARD

Qu'est-ce qu'il foutait là?


ISABELLE

J'en sais rien.

Un type est venu le récupérer

quand je me lavais les mains.


La voiture de GÉRARD roule dans le désert. Plus tard, GÉRARD et ISABELLE mangent ensemble au restaurant de l'hôtel.


GÉRARD

T'aimes pas les champignons?


ISABELLE

Pas trop.


GÉRARD

Ça te fait un légume de moins

sur ta liste.


ISABELLE

Le champignon est le végétal

le plus radioactif.


GÉRARD

Sans déconner?


ISABELLE

Je mange plus de champignons

depuis Tchernobyl.

Mais bon, de la radioactivité,

on en retrouve partout.

Même dans le désert.


GÉRARD

Ici aussi?


ISABELLE

Bien sûr. Mais le risque est

beaucoup plus élevé en montagne.

Les Tibétains d'Himalaya

reçoivent une exposition

aux rayonnements cosmiques

quatre fois supérieure

à celle de Manille ou de Paris.


GÉRARD

Les Tibétains?


ISABELLE

Ouais.


GÉRARD

Ils sont plus radioactifs que nous?


ISABELLE

Bien, ils vivent plus près du soleil.

Il est bon ce vin.

Qu'est-ce que c'est?


GÉRARD

Cabernet-Sauvignon.


ISABELLE

Il a un goût de cassis.

T'as senti?


GÉRARD

Normalement, il devrait pas.

Ce que je sens pour l'instant,

c'est les champignons.


ISABELLE

Hum.


GÉRARD

Un putain de goût

de radioactivité dans la bouche.


ISABELLE

C'est inutile que je te demande

de rester.


GÉRARD

Je pars à 15h demain.


ISABELLE

Bien, un rendez-vous,

ça se déplace.


GÉRARD

J'attends depuis 15 jours,

je te l'ai déjà dit.


ISABELLE

Michaël, ça fait six mois

qu'il attend.


GÉRARD

C'est quoi demain?


ISABELLE

Hum...

Mosaic Canyon.

Et après?


ISABELLE

Natural Bridge. Mais t'as le

programme écrit dans ta lettre.


GÉRARD

Je me suis renseigné

à l'hôtel.

Un gars de l'accueil t'emmènera.


GÉRARD et ISABELLE sont assis devant la terrasse du restaurant. Plus tard, GÉRARD et ISABELLE sont couchés dans des lits séparés de la même chambre. GÉRARD lit.


ISABELLE

(Éteignant sa lampe)

Bonne nuit.


GÉRARD

Bonne nuit.


Le lendemain, GÉRARD et ISABELLE sont de nouveau dans la vallée.


ISABELLE

J'ai mal aux pieds.


GÉRARD

T'aurais pu venir quand même.


ISABELLE

C'est beau.


GÉRARD

Du sable, c'est des dunes.

Cette chaleur.

(Soupirant)

Il est moins le quart.

(Ouvrant la portière de sa voiture)

Il est moins le quart.


La voiture roule dans le décor désertique.


ISABELLE et GÉRARD arrivent à Mosaïc Canyon. Ils marchent en cherchant un coin à l'ombre.


ISABELLE remonte son pantalon pour regarder les marques.


GÉRARD

Ça va?


ISABELLE

Ça me brûle.


GÉRARD

Montre.

Il te faudra voir

un médecin en rentrant.

J'ai envie d'aller au bout.


ISABELLE

Avec cette chaleur?

Moi, je reste ici.


GÉRARD

Tiens. Je te laisse le sac.

On mangera après.


ISABELLE

D'accord.


GÉRARD

J'en ai pour une quinzaine

de minutes.


ISABELLE

T'as de l'eau?


GÉRARD

Ha! Oui.


GÉRARD avance dans le canyon. Il vente. En s'enfonçant dans le canyon, GÉRARD sent moins le vent, mais il respire difficilement. GÉRARD entre dans un genre d'enclave. Une chute de roche l'alerte.


GÉRARD

Ah...

Il y a quelqu'un?


Une voix parle français au loin.


VOIX D'HOMME

Tu viens?

Gérard!

Tu viens?


GÉRARD accourt vers la voix.


GÉRARD

Mais qu'est-ce que...

Oh!

(Courant dans le canyon)

Ah!


De son poste d'attente, ISABELLE mange un morceau. Au loin, ISABELLE aperçoit GÉRARD qui revient avec un air hagard.


ISABELLE

Je t'ai pas attendu,

j'avais trop faim.


GÉRARD ne dit rien.


ISABELLE

Ça va pas?

Gérard, qu'est-ce que t'as?


GÉRARD

J'ai...


ISABELLE

Mais qu'est-ce qu'il y a?


GÉRARD pointe le canyon


GÉRARD

Je... je...

Michaël...


ISABELLE

Ah non.

Ah non!


ISABELLE court vers le canyon.


ISABELLE

Michaël!

Michaël!

Michaël!

(Pleurant)

Oh mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu!


GÉRARD rejoint ISABELLE et la prend dans ses bras.


ISABELLE

Non, ne me touche pas!

Ne me touche pas! Lâche-moi!

Lâche-moi, Gérard! Lâche-moi!

Salaud!

Mais c'est pas possible.

Mais laisse... Lâche-moi!

Lâche-moi!

T'es dégueulasse.

T'es un monstre.

C'est parce que tu vas crever

que tu me fais ça.

Pourquoi tu m'as pas appelée,

Gérard?


GÉRARD

Mais non, je... Mais c'est...


ISABELLE

Mais dis-moi qu'il va revenir.

Dis-moi qu'il va revenir!

Et pourquoi tu m'as appelée?


GÉRARD

Il m'a pris les mains comme ça.


ISABELLE

Non, lâche-moi!

Lâche-moi, s'il te plaît!


GÉRARD

C'est Michaël, il m'a pris les mains.


ISABELLE

Lâche-moi!


GÉRARD

Il m'a pris les mains!

Il m'a pris les mains comme ça.

Et il m'a dit...


ISABELLE

Il t'a dit quoi?


GÉRARD

"Je vous aime."

"Je vous aime."

Il m'a dit: "Je vous aime.

Je vous pardonne."

C'était lui. C'était lui.

C'était Michaël.


GÉRARD et ISABELLE sont sur le chemin du retour dans la voiture.


Dans sa chambre, ISABELLE dort. Dehors le vent se lève. Le ciel s'assombrit.


Plus tard, GÉRARD sort de sa chambre et monte dans sa voiture puis s'en va.


ISABELLE va à l'épicerie de l'hôtel.


GÉRARD retire son pansement en conduisant. Au bout d'un moment, GÉRARD arrête la voiture et descend pour pisser sur le bord du chemin. GÉRARD regarde ses mains et remarque des plaies identiques à celles qu'ISABELLE a sur les jambes.


GÉRARD retourne dans la voiture.


Plus tard, à l'hôtel, ISABELLE regarde des cachets emballés sur son lit. Il y en a deux boîtes de 16 comprimés.


La nuit tombée, ISABELLE est assise dehors sur un banc devant le jardin de l'hôtel. Une voiture arrive dans le stationnement à côté. GÉRARD descend de la voiture et marche vers ISABELLE. Devant ISABELLE, GÉRARD tend les bras et lui montre les marques sur ses poignets.


Générique de fermeture

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