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Beaumarchais the Scoundrel

Who was Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais? An unscrupulous businessman, a visionary (if self-serving) politician, a courageous man of action, ready to leverage the power of both the pen and the sword, a prolific lover, a stickler for procedure and a staunch defender of human rights. In short, a man of the Enlightenment.



Réalisateur: Edouard Molinaro
Acteurs: Fabrice Luchini, Sandrine Kiberlain, Manuel Blanc
Production year: 1996

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Générique d'ouverture


NARRATEUR

1773.

Le XVIIIe siècle peaufine

son dernier acte.

Louis [chiffres_romains=15]XV[/chiffres_romains] s'apprête

à quitter la scène

et en coulisses, déjà,

Louis [chiffres_romains=16]XVI[/chiffres_romains] se prépare.

C'est le temps des grandes idées

et des mauvais sujets.

Pierre-Augustin Caron

de Beaumarchais,

fils d'horloger,

horloger lui-même,

trouvait avec Voltaire

que les pendules de son temps

retardaient dangereusement.

Il allait s'employer

à les remettre à l'heure.


GUDIN se faufile dans les rues bondées de Paris. Il interpelle un passant pour demander son chemin.


GUDIN

Le Théâtre-Français,

s'il vous plaît.


PASSANT

Mais vous y êtes, mon prince.


Le PASSANT se retourne et montre l'entrée du théâtre.


GUDIN

Merci.


GUDIN entre dans l'endroit qui semble désert. Il frappe à une porte. Un homme vient lui ouvrir.


GUDIN

Monsieur De Beaumarchais,

s'il vous plaît.


HOMME DU THÉÂTRE

Monsieur de Beaumarchais

ne reçoit pas.

Écrivez-lui, si vous voulez.


GUDIN reste sans voix pendant que l'homme retourne dans la pièce et ferme derrière lui. GUDIN fait quelques pas, l'homme apparaît à la fenêtre et ferme le rideau. Sachant qu'il ne sera pas vu, GUDIN décide de chercher dans le théâtre. Il descend un escalier qui mène à des loges. Des voix masculines parviennent jusqu'à lui. GUDIN poursuit son exploration.


Titre :
Beaumarchais l'insolent


Finalement, GUDIN se fraie un chemin jusqu'à une ouverture qui donne sur la scène où des acteurs répètent leurs textes.


FIGARO

Je me crus trop heureux

d'en être oublié,

persuadé qu'un grand

nous fait assez de bien

quand il ne nous fait

pas de mal.


BEAUMARCHAIS regarde la répétition dans l'ombre d'un rideau d'un balcon.


BEAUMARCHAIS

Quelle redondance...

Mais quelle pesanteur!

Mais pourquoi sont-ils si lents?


GUDIN se trouve juste à côté et entend les remarques de BEAUMARCHAIS.


GUDIN

Parce que texte mérite

qu'on s'attarde à chaque mot.


BEAUMARCHAIS

(Poussant le rideau)

Quel texte?

Ce n'est ni Marivaux

ni Voltaire.

Il faut être léger au contraire,

et ne s'attarder sur rien.


FIGARO

(S'adressant aux deux bavards)

Qui est là?

Auriez-vous la bonté

de nous laisser travailler!


BEAUMARCHAIS

Pas comme vous le faites

en tout cas.

J'ai failli m'endormir.


BEAUMARCHAIS enjambe le parapet du balcon et descend vers la scène.


BEAUMARCHAIS

Allons, reprenons,

s'il vous plaît,

juste après la chanson,

«Eh! non, ce n'est pas un abbé!»

«Eh! non , ce n'est pas

un abbé...»


FIGARO

Eh! non, ce n'est pas un abbé!

Cet air altier et noble...


BEAUMARCHAIS

(Choisissant un fauteuil pour s'asseoir)

Messieurs, messieurs...

Il faut se contenter de dire

les répliques. C'est tout.


FIGARO

Je ne me trompe point,

c'est le comte Almaviva.


COMTE ALMAVIVA

Je crois que c'est

ce coquin de Figaro.


FIGARO

C'est lui-même, monseigneur.


COMTE ALMAVIVA

Maraud! si tu dis un mot...


FIGARO

Oui; je vous reconnais;

voilà les bontés familières dont

vous m'avez toujours honoré.


COMTE ALMAVIVA

Je ne te reconnaissais pas, moi.

Te voilà si gros et si gras...


FIGARO

Que voulez-vous,

monseigneur, c'est la misère.


GUDIN ne peut s'empêcher de rire toujours assis au balcon.


GUDIN

(Riant)

Excusez-moi, monsieur, je...

Je n'ai pas pu me retenir.


BEAUMARCHAIS

Vous avez bien fait.

Il ne faut jamais retenir un rire.

Surtout devant l'auteur.

Reprenons.


L'HOMME DU THÉÂTRE aperçoit GUDIN et l'empoigne pour le mettre dehors.


HOMME DU THÉÂTRE

Ah, je me disais bien!

Le chenapan!


GUDIN

J'ai une lettre pour vous,

Monsieur de Beaumarchais!


HOMME DU THÉÂTRE

Donne-moi ça, toi!


GUDIN

C'est une lettre

de Monsieur de Voltaire!


BEAUMARCHAIS

Vous connaissez Voltaire?


GUDIN

Oui, mon père

est son intendant.


BEAUMARCHAIS

Eh bien, voyons cela.


BEAUMARCHAIS se lève tandis que l'HOMME lâche GUDIN pour qu'il puisse donner sa lettre.


BEAUMARCHAIS

(Lisant la lettre)

«Brillant écervelé que vous êtes...

... j'ai peur que

vous n'ayez au fond

raison contre tout le monde.

À travers votre procès,

vous attaquez le parlement.

Mes voeux vous accompagnent...

Recevez ce jeune Gudin,

qui vous adore,

et qui peut vous rendre

bien des services...

... et ne m'oubliez pas

puisque je pense à vous.

Voltaire.»

Voltaire!

Je suis aux ordres de Voltaire.

Que puis-je faire

pour vous, monsieur?


GUDIN

Peu de choses, monsieur,

sinon avoir la bonté

de jeter un oeil sur mes textes.


BEAUMARCHAIS

Parce que vous écrivez,

vous aussi?

Mais tout le monde

écrit aujourd'hui.

(Montrant un feuillet)

Même l'immonde Baculard d'Arnaud

qui me crache dessus

dans ce torchon que vous avez

l'audace d'introduire ici.


BEAUMARCHAIS

Venez.

Venez!

Je vous demande pardon,

messieurs.


BEAUMARCHAIS traverse la salle et fait signe à GUDIN de le suivre.


BEAUMARCHAIS

Venez! Venez, venez,

venez, venez.


Plus tard, GUDIN marche en se relisant.


GUDIN

(Lisant)

L'astre brillant des nuits

a fermé sa paupière.

Et moi, je veille, hélas,

en proie à ma chimère.

(Répétant)

L'astre brillant des nuits

a fermé sa paupière.

Et moi, je veille, hélas...

L'astre brillant des nuits

a fermé sa paupière.

Et moi, je...


GUDIN s'arrête devant un théâtre italien. Il entre. Dans l'édifice, GUDIN trouve la loge de Mademoiselle MÉNARD. Il frappe à la porte.


GUDIN

Mademoiselle Ménard?


VOIX DE MARION MÉNARD

N'entrez pas,

je suis toute nue.


GUDIN

C'est Monsieur de Beaumarchais

qui m'envoie.


VOIX DE MARION MÉNARD

Mais pour quoi faire?


GUDIN

Pour vous lire un poème.


VOIX DE MARION MÉNARD

Il peut pas venir

me le lire lui-même?


GUDIN

C'est que...

Le poème est de moi.


MARION MÉNARD est dans sa loge devant son miroir.


MARION MÉNARD

Ah... Vous écrivez.


GUDIN

Monsieur de Beaumarchais

vous prie de me dire

vos sentiments sur ces vers.

Il m'a assuré que vous aimiez

beaucoup les jeunes auteurs.


MARION MÉNARD

Oh là là, le coquin.

Bon, allez. Allez-y, allez-y.

On m'attend pour répéter.


GUDIN

(Lisant)

La Napliade.

C'est le titre du poème.


MARION MÉNARD

Hum-hum.


GUDIN

(Lisant)

L'astre brillant des nuits

a fermé sa paupière.

Et moi, je veille, hélas,

en proie à ma chimère.»


Deux hommes dans les coulisses écoutent GUDIN lire ses vers et rigolent.


MARION ajuste son corset avant de se lever pour ouvrir à GUDIN.


MARION MÉNARD

C'est tout?


MARION remarque les deux hommes dans les coulisses. Elle tire GUDIN dans sa loge et ferme la porte.


MARION MÉNARD

Venez, venez.


MARION est encore à demi nue. Elle s'assoit sans se couvrir.


MARION MENARD

Bon, je vous écoute.


GUDIN

(Reprenant sa lecture)

L'astre brillant

des nuits...


Soudain, un grand vacarme précède la porte qui défonce. MARION hurle. Le DUC DE CHAULNES entre avec un regard chargé de colère. Il empoigne GUDIN par le col et le soulève.


DUC DE CHAULNES

Où est cet écrivassier,

que je le mette en pièces?


GUDIN

Mais de qui parlez-vous?


BEAUMARCHAIS

Du sieur de Beaumarchais,

votre amant!


MARION MÉNARD

(Venant au secours de GUDIN)

Laissez ce garçon,

il ne sait rien.


DUC DE CHAULNES

Oui, mais moi, je sais tout.


MARION MÉNARD

N'avions-nous pas rompu

vous et moi?


DUC DE CHAULNES

Comment l'aurait-il su?


MARION MÉNARD

J'étais désespérée!

Il a dû le comprendre!


DUC DE CHAULNES

Vous le serez deux fois,

car je vais le tuer.


MARION MÉNARD

(Sautant au cou du DUC)

Oh, je vous en supplie,

Joseph!


Le DUC fait une sortie théâtrale. MARION n'arrive pas à le retenir.


MARION MENARD

Joseph!

(Se tournant vers GUDIN)

Beaumarchais est

en danger de mort!

Courez, courez!


GUDIN

Mais où ça?


MARION MÉNARD

Chez lui, rue de Condé.

Il faut arriver avant le duc!


Le carrosse du DUC est coincé dans une rue étroite et très achalandée. Il sort la tête pour engueuler son cocher.


DUC DE CHAULNES

Avancez, abrutis!

Passez-leur sur le corps!


Pendant ce temps, GUDIN, à pied, réussit à se frayer un chemin juste à côté.


GUDIN

Pardon!


Dans la maison de BEAUMARCHAIS, GUDIN s'adresse d'abord au domestique, CÉZAIRE.


CÉZAIRE

Sa vie est en danger?

Vous en êtes bien sûr?


GUDIN

Mais puisque je vous dis

qu'on veut l'assassiner!


BEAUMARCHAIS

(Arrivant dans la pièce avec son valet)

Qui veut m'assassiner?


GUDIN

Un gigantesque duc,

monsieur, une montagne.


BEAUMARCHAIS

Une montagne? Ha!

Vous le décrivez bien.

Comment va Mademoiselle Ménard?


GUDIN

Elle n'a entendu que la moitié

de mon premier alexandrin.


BEAUMARCHAIS

Et le reste?


GUDIN

Au sixième pied,

le duc a fracassé la porte.


BEAUMARCHAIS

Il vous a sauvé.


GUDIN

Plaît-il?


BEAUMARCHAIS

Vos vers sont détestables,

Monsieur Gudin.

Ils n'expriment

que votre érudition.

Rien de la vie véritable,

rien de notre siècle.

Et surtout, rien de vous-même.


GUDIN

Alors, pourquoi m'avoir

envoyé à Mademoiselle Ménard?


BEAUMARCHAIS semble pressé, il se prépare à quitter la maison tout en discutant avec GUDIN qui le suit pas à pas.


BEAUMARCHAIS

J'ai pensé que son jugement

vous serait plus doux

que le mien.

Vous écrivez juste,

mais vous pensez de travers.

Voltaire a lu votre oeuvre?


GUDIN

Il m'a fait cet honneur, oui.


BEAUMARCHAIS

Et qu'en a-t-il pensé?


GUDIN

Ce que vous en pensez.


BEAUMARCHAIS

C'est cruel.


BEAUMARCHAIS sort de la maison, GUDIN reste sur le seuil de la porte. Un carrosse arrive devant la porte.


BEAUMARCHAIS

(Montant dans le carrosse)

Quelle était exactement

votre fonction auprès de lui?


GUDIN

Je préparais des textes.

Je... Je rédigeais des lettres.


CÉSAIRE apporte une toge noire et la dépose sur les épaules de BEAUMARCHAIS.


BEAUMARCHAIS

Merci, Cézaire.

Montez.

Montez, vous êtes engagé.


GUDIN se dirige vers le carrosse. Le valet arrive avec un plateau de nourriture. CÉSAIRE saisit le plateau.


CÉZAIRE

Vous n'avez rien mangé,

monsieur.


BEAUMARCHAIS

Je souperai deux fois.


Le carrosse traverse la ville lentement. À l'intérieur, BEAUMARCHAIS donne la dictée à GUDIN.


BEAUMARCHAIS

Écrivez, je vous prie. Écrivez.

(Dictant)

Monsieur le conseiller

Goëzman...»


GUDIN

C'est un nouveau pamphlet?


BEAUMARCHAIS

C'est une demande d'audience

au conseiller Goëzman.

(Reprenant sa dictée)

Monsieur le conseiller

Goëzman, mon procès en appel

est imminent.

Mon procès en appel

est imminent.

Le parlement vous a désigné

pour être mon accusateur...


GUDIN

Pourquoi ne pas en finir

avec ce procès?

Trois ans, c'est long, monsieur.


BEAUMARCHAIS

Vous connaissez cette affaire?


GUDIN

Pour vous, ce procès

est un prétexte.


BEAUMARCHAIS

Précisez.


GUDIN

Vous n'avez que faire

des 1500 livres

que vous vous obstinez à

réclamer au comte de La Blache.

Je crois que...

que vous vous servez

du parlement

comme d'une tribune

pour vos idées

et que vous préférez

vos idées au théâtre.


BEAUMARCHAIS

Ce n'est pas faux.


GUDIN

Tout cela est dangereux,

monsieur, et peut

vous valoir le pire.


Le carrosse passe dans une rue étroite. Un homme passe en courant.


PASSANT

Ferdinand!


GUDIN

(Remarquant la monte que tient BEAUMARCHAIS)

La montre de votre père.


BEAUMARCHAIS

Vous connaissez cet objet?


GUDIN

Votre père vous a offert

cette montre le jour où le roi

vous a fait son horloger:

vous aviez 22 ans.


BEAUMARCHAIS

Y a-t-il des aspects de ma vie

qui vous sont inconnus?


GUDIN

Tous ceux que vous n'avez

pas encore vécus.

Et qui mériteraient un témoin.


BEAUMARCHAIS

Vous, peut-être?


Une pierre lancée de la rue fracasse une vitre du carrosse. BEAUMARCHAIS se lève d'un coup et s'assoit près de GUDIN.


BEAUMARCHAIS

Paris est dangereux, Monsieur Gudin.

Trop de misère, trop d'impôts.


GUDIN

Et chacun subit

sans rien dire?


BEAUMARCHAIS

Ah, mais qui a envie

de se retrouver à La Bastille?


GUDIN

Vous, si j'en juge

par vos écrits.


BEAUMARCHAIS

J'aimerais prouver

que ce parlement

est une assemblée de corrompus.


GUDIN

Vous avez les moyens

d'apporter cette preuve?


BEAUMARCHAIS

J'ai une petite idée.

Nous y voilà.


À l'approche du Palais de Justice, BEAUMARCHAIS enfile une perruque de magistrat.


GUDIN

Quel est cet ornement?


BEAUMARCHAIS

Celui de ma fonction.

Avant d'être accusé,

je joue les petits juges.


BEAUMARCHAIS marche vers la cour de justice.


BEAUMARCHAIS

J'ai le titre pompeux de

lieutenant des chasses royales.


GUDIN

(Sortant à son tour du carrosse)

Vous êtes magistrat!


BEAUMARCHAIS

Circonstance aggravante:

cette charge, je l'ai

sollicitée, je l'ai même payée.


Des courtisans et des courtisanes s'agglutinent autour de BEAUMARCHAIS qui continue sa marche.


BEAUMARCHAIS

(S'adressant à une courtisane)

Merci beaucoup. Bonjour.


GUDIN

Attendez, monsieur!


FEMME

Vous montez Le Barbier?


GUDIN suit BEAUMARCHAIS à l'intérieur et tous les deux gravissent un long escalier.


GUDIN

Rechercher ce genre

d'honneur, vraiment?


BEAUMARCHAIS

Je les recherche tous.


Un clerc donne un document à BEAUMARCHAIS dans l'escalier.


CLERC

Monsieur de Beaumarchais.


BEAUMARCHAIS

Merci infiniment,

cher monsieur.

(Lisant le document)

Ah, le parlement

ne m'oublie pas.

Mon procès en appel se tient

la semaine prochaine.

Allons-y. Venez! Venez, venez.


BEAUMARCHAIS se dirige vers une salle bondée.


GREFFIER

Messieurs, la cour!


BEAUMARCHAIS traverse la salle pour monter sur une estrade où se trouve la table du juge.


BEAUMARCHAIS

Je vous en prie, mesdames

et messieurs, asseyez-vous.

Merci beaucoup.

Bien! Bonjour, monsieur.

Ah! Où est le plaignant?


SIEUR MOUILLOT

Ici, monsieur le juge.


Un homme de basse condition, SIEUR MOUILLOT, se lève.


BEAUMARCHAIS

Approchez, monsieur,

n'ayez pas peur.

On a démoli votre mur.


SIEUR MOUILLOT

Je l'avais construit de

mes mains, au bout de mon pré,

pour décourager les maraudeurs.


BEAUMARCHAIS

Et qui l'a démoli, ce mur?


MOUILLOT reste muet, comme intimidé.


BEAUMARCHAIS

Parlez. Parlez, monsieur.

N'ayez pas peur.


SIEUR MOUILLOT

Le prince de Conti.


BEAUMARCHAIS

(Avec étonnement)

Le prince de Conti?

Pourquoi l'a-t-il

démoli, ce mur?


SIEUR MOUILLOT

Pour chasser, monsieur le juge.

Pour faire passer

sa meute et ses chiens.


Soudain les portes de la salle de cour s'ouvrent dans un grand fracas, c'est le DUC DE CHAULNES qui arrive d'un pas décidé et ferme.


DUC DE CHAULNES

Monsieur le lieutenant-général

des chasses!


BEAUMARCHAIS

Monsieur le duc de Chaulnes,

quel honneur...


DUC DE CHAULNES

Je suis venu pour venger

le mien... Monsieur Caron.

Préparez-vous à mourir.


BEAUMARCHAIS

Le lieu me paraît mal choisi,

monsieur le duc.


DUC DE CHAULNES

On peut mourir partout,

et vous allez mourir.


BEAUMARCHAIS

J'en suis moins sûr que vous.

Donnez-moi un instant

et daignez vous asseoir.


Le DUC prend le premier homme assis à sa droite et le jette par terre pour s'emparer de son siège.


BEAUMARCHAIS

Je n'aimerais pas faire attendre

un homme injustement spolié.

Merci infiniment.

(Lisant sa décision)

Attendu qu'un homme,

fût-il de sang royal,

ne saurait être au-dessus

des lois qui régissent

le commun des mortels,

la cour condamne par défaut

Louis-François Bourbon,

prince de Conti,

à faire rétablir à ses frais

le mur du sieur Mouillot

dans les meilleurs délais

sous peine d'y être contraint

par la force publique.»


SIEUR MOUILLOT

Vous êtes un homme de coeur,

Monsieur de Beaumarchais.


DUC DE CHAULNES

Condamner un Bourbon

à reconstruire un mur?

Cette fois, c'en est trop!


Le DUC s'insurge et se lève en brandissant son fleuret.


BEAUMARCHAIS

Je suis à vous, monsieur.

Garde, auriez-vous

la gentillesse

de me prêter votre épée?


BEAUMARCHAIS retire sa perruque et sa toge puis il s'avance vers le DUC. Le GARDE fait fi du fait que BEAUMARCHAIS lui tourne le dos et lance son épée vers lui. L'épée tombe sur le sol. La foule éclate de rire.


BEAUMARCHAIS

Merci beaucoup,

monsieur le garde.

Je vous prie de m'excuser,

monsieur le duc.


BEAUMARCHAIS s'avance pour ramasser l'épée, mais une femme s'avance et prend l'épée.


BEAUMARCHAIS

Merci, madame.


MARIE-THÉRÈSE

Mademoiselle.


DUC DE CHAULNES

En garde, monsieur.


Le DUC s'avance de quelques pas et brandit son épée. Le duel commence en pleine cour bondée. Le SIEUR MOUILLOT semble un peu confus et se trouve en plein centre de l'aire de combat. MARIE-THÉRÈSE observe le duel avec un air inquiet. Un faux mouvement du DUC lui fait déchirer la tunique d'un noble coincé sur le bord d'une fenêtre.


DUC DE CHAULNES

Oh, pardon!


Les deux hommes font le tour de la salle pendant leur échange de coups d'épée. Un homme prenant le parti de BEAUMARCHAIS fait trébucher le DUC qui tombe en pleine face au pied de BEAUMARCHAIS.


BEAUMARCHAIS

Monsieur le duc...


BEAUMARCHAIS se penche et ramasse l'épée du DUC.


BEAUMARCHAIS

(Tendant le manche de l'épée)

Voulez-vous me permettre?


Un mouvement brusque du DUC fait reculer BEAUMARCHAIS qui tient toujours les deux épées.


BEAUMARCHAIS

Tenez.


Le DUC se relève et fonce sur BEAUMARCHAIS avec encore plus de véhémence.


BEAUMARCHAIS

Monsieur Gudin?

Voulez-vous avoir l'obligeance

de me rendre un service?


GUDIN

Oui, monsieur.


BEAUMARCHAIS

Merci infiniment.

J'ai besoin de votre témoignage.

Accepter de me battre avec

un personnage aussi éminent

peut me valoir beaucoup d'ennuis.

Vous comprenez, Monsieur Gudin,

j'ai déjà tué un homme en duel.


DUC DE CHAULNES

Vous n'en tuerez pas deux!


BEAUMARCHAIS

Monsieur Gudin, constatez que

je ne suis pas l'agresseur.


GUDIN

Mais certainement!


BEAUMARCHAIS passe à l'attaque et s'avance pour donne un grand coup. Le DUC esquive. La foule réagit.


BEAUMARCHAIS voyant l'allure du DUC et sachant qu'il a maintenant le dessus commence à faire des fanfaronnades avec son épée, pointant le visage du DUC qui se tortille pour esquiver les coups. Le DUC contre-attaque et BEAUMARCHAIS se retrouve à demi couché après avoir manqué une marche. Le DUC tient sa proie.


BEAUMARCHAIS

Monsieur Gudin!


GUDIN

(S'avançant)

Monsieur?


BEAUMARCHAIS

Il serait urgent d'appeler

la garde. Vraiment urgent.


GUDIN

(Courant vers la porte)

À la garde!


Aussitôt un régiment entier pénètre dans la salle de cour.


CAPITAINE DE LA GARDE

(Empoignant BEAUMARCHAIS)

Monsieur de Beaumarchais?

Je vous arrête, au nom du roi.


Le soir venu, deux carrosses s'arrêtent devant une grande maison. Un homme descend d'un des carrosses pour monter dans le second. LOUIS GOËZMAN et le COMTE DE LA BLACHE discutent du cas de BEAUMARCHAIS en secret dans le carrosse du comte.


COMTE DE LA BLACHE

Monsieur le conseiller,

combien de temps peut-on espérer

tenir Beaumarchais en prison?


LOUIS GOËZMAN

Le temps qui nous

sépare du procès.


COMTE DE LA BLACHE

À aucun prix il ne doit

préparer sa défense.


LOUIS GOËZMAN

Ne craignez rien,

monsieur le comte. Je veille.


COMTE DE LA BLACHE

C'est pour ça qu'on vous paye,

Monsieur Goëzman.


GOËZMAN ouvre une cassette pleine de pièces d'or et sourit de satisfaction.


Dans sa cellule, BEAUMARCHAIS discute avec MARION MÉNARD.


BEAUMARCHAIS

Si je ne peux pas préparer mon

procès, je suis un homme mort!

Il faut que tu parles à Sartine.


MARION MÉNARD

Tu appelles ça parler?


BEAUMARCHAIS

Tu m'as déjà rendu

ce genre de service.


MARION MÉNARD

Mais jamais avec un ministre.


BEAUMARCHAIS

Sartine n'est que

lieutenant-général de police.

Et il est loin

d'être déplaisant.


MARION MÉNARD

Eh bien, s'il te plaît tant,

tu n'as qu'à le faire toi-même.


BEAUMARCHAIS

J'aime pas du tout

les garçons, sincèrement.

Et je ne peux pas

franchir cette porte.

(S'approchant d'elle en susurrant)

Marion...


BEAUMARHAIS tâte les seins de MARION en s'assoyant derrière elle.


BEAUMARCHAIS

Marion! Si je suis blâmé,

je n'aurai plus le droit

d'écrire une ligne.

Même pour toi.

Et tu seras condamnée

au vaudeville

jusqu'à la fin de tes jours.

(Chuchotant)

Marion...


MARION MÉNARD

Tu sais ce que tu me demandes?


BEAUMARCHAIS

De faire ce que

tu fais le mieux?


MARION MÉNARD

Tu es ignoble.


BEAUMARCHAIS

Ah non, non, non.

Je veux dire jouer la comédie.


MARION MÉNARD

Hum...


BEAUMARCHAIS

Je ne te demande pas

d'aimer Sartine,

mais de lui laisser

croire qu'il te plaît.


MARION MÉNARD

Et de lui faire l'amour.


Le geôlier LE BIHAN approche de la cellule de BEAUMARCHAIS, GUDIN le suit. Le cliquetis des clés ne semble pas gêner MARION qui s'émeut en gémissant de l'autre côté de la porte.


GEÔLIER LE BIHAN

Vaudrait mieux

attendre un peu.


GUDIN

Je peux revenir.


GEÔLIER LE BIHAN

Ça ne va plus être très long.


Après quelques spasmes aigus, le silence indique qu'il est convenable d'entrer.


GEÔLIER LE BIHAN

Voilà, c'est fini.


GUDIN entre et trouve MARION et BEAUMARCHAIS allongés dans un lit.


MARION MÉNARD

Monsieur Gudin.

J'attends toujours votre poème.


BEAUMARCHAIS

(Parlant d'une blessure au front)

Mon pauvre ami,

comment va votre tête?


GUDIN

L'intérieur est intact.


BEAUMARCHAIS

Alors je peux

vous charger de ceci.


BEAUMARCHAIS se lève et tend un cahier à GUDIN en souriant.


GUDIN

(Lisant le titre)

Le... Le Barbier de Séville?


BEAUMARCHAIS

Oui, j'ai amélioré

certaines scènes, hein.

Au fond, je ne travaille bien

qu'en prison, vous savez.

J'aimerais avoir votre sentiment.


GUDIN

Vous... Vous me

demandez mon sentiment?


BEAUMARCHAIS

Il faudrait aussi

que vous fassiez part

de ces corrections

aux Comédiens-Français

et que vous représentiez

auprès d'eux.


GUDIN

Moi?


BEAUMARCHAIS reconduit GUDIN à la porte.


BEAUMARCHAIS

Oui. Vite, vite, vite.

La répétition va commencer.

Le Bihan? Le Bihan?


GEÔLIER LE BIHAN

Voilà, monsieur.


BEAUMARCHAIS

Vous raccompagnez

ce jeune homme.


GEÔLIER LE BIHAN

Bien, monsieur.


BEAUMARCHAIS

Merci beaucoup.


Plus tard, MARION est assise sur la table du bureau de SARTINE, les jambes grandes ouvertes.


SARTINE

Dites surtout à Beaumarchais

qu'il fasse un peu moins

parler de lui.


SARTINE écrit en regardant le paysage qui s'ouvre devant lui.


BEAUMARCHAIS

Et d'abord, qu'il cesse

de s'en prendre au parlement.

Un jour ou l'autre, le roi

ne pourra plus le protéger.


MARION MÉNARD

Hum-hum.


SARTINE

Bon, voici. Il est libre.


MARION prend le document fraîchement signé.


MARION MÉNARD

Oh... Puis-je encore faire

quelque chose pour vous?


SARTINE

Faudrait attendre

un tout petit peu.


MARION MÉNARD

Je suis désolée,

mais je joue en matinée.


MARION se dépêche de partir.


SARTINE

J'espère que vous aurez

d'autres prisonniers

à faire libérer.


Plus tard, au théâtre, les comédiens français répètent «Le barbier de Séville».


ROSINE

Ah! mon Dieu! monsieur...

Ah! mon Dieu! monsieur...


GUDIN

(Donnant ses indications)

Les deux mains

sur le coeur, Rosine.


GUDIN

Elle se trouble.

Les deux mains sur le coeur...


BARTHOLO

Elle se trouve encore mal!

Seigneur Alonzo!


ROSINE

Le coup m'a porté au coeur.


BARTHOLO

Un siège, un siège.


LE COMTE

Ah! Rosine!


ROSINE

Quelle imprudence!


GUDIN

Mais vous êtes trop loin

l'un de l'autre.

Ils ont peur de Bartholo, mais

ils sont avant tout attirés.

Irrésistiblement.

Comme cela:

(Faisant avancer ROSINE vers le COMTE)

«Quelle imprudence...»


BEAUMARCHAIS

Quelle imprudence, en effet.


BEAUMARCHAIS sort de sa cachette habituelle d'où il regarde les répétitions.


ROSINE

(Traversant la salle vers BEAUMARCHAIS)

Pierre!


BEAUMARCHAIS

Bon, allez, allez.

Reprenons, reprenons, reprenons.

S'il vous plaît,

les répliques, hein.

Simplement les répliques.


GUDIN rejoint BEAUMARCHAIS.


BEAUMARCHAIS

Dites-moi...

Vous m'avez demandé d'écrire

la vie de Beaumarchais,

peut-être pas

de la vivre à ma place.


GUDIN

Je faisais de mon mieux,

monsieur.


BEAUMARCHAIS

J'ai vu, c'était bien imité.

Vous êtes toujours

prêt à m'aider?


GUDIN

Mais c'est mon voeu

le plus cher.


BEAUMARCHAIS

Je viens d'apprendre que le

parlement m'a condamné

d'avance. Il ne me reste plus

qu'une arme.

Celle de mes ennemis.

La corruption.


Sur le rebord du balconnet se trouvent la montre de BEAUMARCHAIS et une bourse de cuir.


ROSINE

Le pied m'a tourné.

Je me suis fait un mal horrible.


Devant le palais de justice, une foule se rue pour assister au procès de BEAUMARCHAIS.


HOMME

Je te le dis, cette fois,

Beaumarchais, il sera blâmé.


FEMME

Tu parles! Le roi le soutient!


HOMME

Oui, c'est ça! Comme la corde

soutient le pendu!


HOMME 2

Cette fois-ci, le père,

il est ruiné.


HOMME

Oh, tu parles,

il a l'habitude.


HOMME 2

Mais qui te parle d'argent?

Le parlement veut juste sa tête.


FEMME

Le parlement ou le roi?


HOMME

Mais c'est pareil!

Le parlement ou le roi,

c'est cul et chemise.


MARIE-THÉRÈSE se fraie un chemin dans la foule dense.


MARIE-THÉRÈSE

Pardon.

Excusez-moi. Pardon, monsieur.

Pardon. Pardon.

Écoutez, pardon!


Dans la salle de cour, LOUIS GOËZMAN présente le grief à la cour. La salle est pleine à craquer.


LOUIS GOËZMAN

Voici, messieurs, l'unique

objet de cette audience.

Un vulgaire morceau de papier

signé avant sa mort

par le banquier Duverney

et qui spolie honteusement

son héritier légitime,

le comte de la Blache,

ici présent, au profit

du sieur Caron

que nous avons à juger

aujourd'hui.

Or, ni Monsieur De la Blache,

ni les experts nommés

par la cour ne reconnaissent

l'authenticité de la signature

de ce texte.

Alors, qui devons-nous croire?

Un homme respecté de tous

et qui depuis toujours

honore sa position,

ou bien, un amuseur public,

dont le métier est l'illusion,

dont le nom même est un mensonge

et dont la fortune fut édifiée

sur la mort providentielle

de ses deux épouses.

Cet homme, messieurs,

je le déclare solennellement...

Cet homme est un faussaire!

Un faussaire et un imposteur

dont nous devons

purger la société!


La foule réagit vivement.


LOUIS GOËZMAN

Avez-vous quelque chose

à ajouter?


BEAUMARCHAIS

Ou... Oui, monsieur

le conseiller, oui.


LOUIS GOËZMAN

Qu'avez-vous à dire?


BEAUMARCHAIS

Tout.


La foule rit.


BEAUMARCHAIS

Tout ce qui ne concerne pas

cet acte que vous avez

entre les mains et dont

le comte de la Blache

et vous-même avez décidé

qu'il était faux.

Comment établir ma bonne foi?

Je n'ai rien à vous

proposer que ma parole.

Et nous savons ce qu'elle vaut

pour les membres éminents

de ce parlement que j'abomine

et dont vous êtes le personnage

le plus représentatif.


LOUIS GOËZMAN

Ah ça! C'est à moi

que vous vous adressez?


BEAUMARCHAIS

Oui, oui, oui: à vous et à

l'institution que vous incarnez,

qui se soucie beaucoup moins

de la vérité que de la protection

de ses privilèges.

Oui, monsieur le conseiller.

Oui, monsieur le conseiller.

Nous en avons assez

des scandales quotidiens

qui nous sont révélés

chaque jour au réveil

et qui le soir venu,

tomberont dans l'oubli.

Nous en avons assez

des ministres falots

qui prétendent nous gouverner,

alors qu'ils ne savent même pas

se conduire eux-mêmes.

Et nous en avons assez

des lettres de cachet!

Nous en avons assez

d'être mis en prison

pour des raisons secrètes,

de tant d'imposture!

Ne sentez-vous donc pas

que la France est lassée?


LOUIS GOËZMAN

Laissez donc

la France tranquille.


BEAUMARCHAIS

Mais c'est qu'elle ne veut

plus justement

rester tranquille: écoutez-la.


Une rumeur parcourt l'assistance.


BEAUMARCHAIS

Écoutez-la! Et prenez garde.


LOUIS GOËZMAN

Monsieur, je vous défends!


BEAUMARCHAIS

Et moi, je vous attaque!

N'étant pas un maître illustre

du Barreau, je me contenterai

de la pure vérité.


La foule acclame BEAUMARCHAIS et l'encourage.


BEAUMARCHAIS

Elle vient, mes amis.

Elle est déjà en route.

Mais une fois lancée,

monsieur le conseiller,

il sera périlleux

de vouloir l'arrêter.


LOUIS GOËZMAN

Cette enceinte n'est pas

la Comédie-Française.


BEAUMARCHAIS

C'est bien malheureux

parce que chez les comédiens,

on voit percer souvent une sincérité

inconnue dans ces lieux.


COMTE DE LA BLACHE

Aux faits!

Aux faits, Monsieur Caron!


BEAUMARCHAIS

De Beaumarchais, cher Comte.

Ma particule est là.

Je l'ai payée fort cher

et elle m'appartient.


BEAUMARCHAIS montre un document prouvant l'authenticité de son nom, faisant de nouveau rire l'assistance.


BEAUMARCHAIS

Monsieur Goëzman,

avant mon emprisonnement,

j'ai sollicité plus de 20 fois

l'honneur de vous rencontrer.

Et vous avez refusé

de me recevoir.


LOUIS GOËZMAN

Je ne reçois les plaideurs

qu'ici même à l'audience.


BEAUMARCHAIS

C'est tout à votre honneur,

mais comment se fait-il

qu'enfin vous me reçûtes?


LOUIS GOËZMAN

Les sentiments chrétiens

sont parfois les plus forts.


La foule réagit.


BEAUMARCHAIS

Les sentiments chrétiens

plus un joli pactole.


LOUIS GOËZMAN

Que voulez-vous insinuer?


BEAUMARCHAIS

Que par enchantement,

je fus reçu par vous,

sans aucun résultat,

d'ailleurs, pour 100 louis

remis à votre épouse,

accompagnés d'une montre

précieuse héritée de mon père.


LOUIS GOËZMAN

La fureur vous égare

et vous affabulez.


BEAUMARCHAIS

J'affabule parfois,

c'est aussi mon métier,

mais jamais au prétoire.


LOUIS GOËZMAN

C'en est assez!

Contre le sieur Caron

de Beaumarchais,

je dépose une plainte

en diffamation!


BEAUMARCHAIS

Moi, je dépose votre bilan!


LOUIS GOËZMAN

Vous êtes un menteur!


BEAUMARCHAIS

Vous seul avez menti!

Dois-je citer le nom

de son complice?


ASSEMBLÉE

Son nom! Son nom!


BEAUMARCHAIS

Le libraire Lejay,

ici présent.


LEJAY pâlit en regardant furtivement à gauche et à droite.


LOUIS GOËZMAN

Levez-vous, Monsieur Lejay.

Connaissez-vous

Monsieur de Beaumarchais?


MONSIEUR LEJAY

Je n'ai jamais vu cet homme,

monsieur le président.


LOUIS GOËZMAN

La preuve est faite

que cet homme vous ment!

Je ne permettrai pas plus

longtemps qu'on laisse peser

de tels soupçons

et salir notre honneur!


BEAUMARCHAIS

Des soupçons? Mais je ne

vous parle pas de soupçons.

Je vous parle de preuves.


LOUIS GOËZMAN

Le libraire Lejay a édité

un de mes ouvrages.

Ça ne constitue pas un délit,

que je sache?


GUDIN se lève à ce moment. Tout en haut de la salle, se trouvent les magistrats. Le PRÉSIDENT semble s'impatienter.


PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE

Approchez, Monsieur Lejay.

Et venez prêter serment.


GUDIN s'approche d'un carrosse et ouvre la portière.


GUDIN

C'est l'heure.


Dans la salle de cour, on appelle LEJAY à témoigner.


PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE

Je vous rappelle,

Monsieur Lejay, que vous venez

de témoigner sous serment

et que votre déclaration

risque d'avoir les conséquences

les plus graves pour l'accusé.


MONSIEUR LEJAY

Je ne connais pas cet homme.

Pas plus d'ailleurs que l'épouse

du conseiller Goëzman.


COMTE DE LA BLACHE

Il semblerait, Monsieur Caron,

que votre système de défense

soit à revoir très,

très sérieusement.


BEAUMARCHAIS

Monsieur le président,

je me vois obligé de citer

la personne qui a conduit

en mon nom la transaction

avec le représentant

du conseiller Goëzman.

J'ai nommé

Monsieur Paul-Philippe

Gudin de La Brenellerie.


GUDIN s'avance en tenant les épaules et la main d'une dame.


PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE

Qui êtes-vous?


GUDIN

Paul-Philippe Gudin

de La Brenellerie.

C'est moi qui ai négocié

pour Monsieur de Beaumarchais,

avec le libraire Lejay

et son épouse, Mariette,

que voici.


BEAUMARCHAIS

Monsieur le président,

afin d'aller à l'essentiel,

me permettez-vous d'interroger

le nouveau témoin?


PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE

Qu'elle prête d'abord serment.


BEAUMARCHAIS

Madame Lejay, levez votre main

droite. Jurez de dire la vérité,

rien que la vérité,

mais toute la vérité.


MARIETTE LEJAY

(S'adressant à BEAUMARCHAIS)

Je le jure, monsieur le président.


PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE

Le président, c'est moi.


L'ASSISTANCE éclate de rire.


MARIETTE LEJAY

Pardon, monsieur le président.


BEAUMARCHAIS

Madame Goëzman a-t-elle,

vous présente, reçu 100 louis

et une montre ornée de diamants

pour une audience de son mari?


MARIETTE LEJAY

Oui.


BEAUMARCHAIS

A-t-elle, en votre présence toujours,

sollicité Lejay, votre mari,

de nier ce qui s'était conclu

entre eux?


MARIETTE LEJAY

Oui.


BEAUMARCHAIS

Ne lui a-t-elle pas également

proposé de passer à l'étranger

pendant qu'on accommoderait

l'affaire à Paris?


MARIETTE LEJAY

Si.


BEAUMARCHAIS

Enfin! Alors là, messieurs,

vous allez tout comprendre.

Monsieur le président, messieurs,

vous allez tout comprendre.

Chère Madame Lejay,

accusez-vous Madame Goëzman

d'avoir dit, en parlant

du conseiller Goëzman,

son mari, devant plusieurs témoins:

(Citant)

«Il serait impossible

de tenir honnêtement

notre rang avec ce que le roi

nous donne»?


MARIETTE LEJAY

Oui, monsieur,

c'est ce qu'elle a dit.


BEAUMARCHAIS

Qu'a-t-elle ajouté?


MARIETTE LEJAY

(Citant)

«Nous avons l'art de plumer

la poule sans la faire crier.»


BEAUMARCHAIS

Et la poule, messieurs,

la poule, c'était moi!


La foule se lève et applaudit en acclamant BEAUMARCHAIS. Tous se ruent pour mieux voir le vainqueur.


PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE

(Se levant)

L'audience est levée!


Les magistrats quittent la salle. Le DUC DE CHAULNES se fraie un chemin dans la foule qui acclame toujours BEAUMARCHAIS.


DUC DE CHAULNES

Si ce parlement de dépravés

ne vous acquitte pas,

je coupe les oreilles

du président!


Le DUC embrasse BEAUMARCHAIS.


MARION MÉNARD

Mais Joseph, tu l'étouffes.

Tu l'étouffes!


Plus loin, MARIE-THÉRÈSE observe la scène avec ravissement. Le PRINCE DE CONTI vient à son tour féliciter BEAUMARCHAIS.


DUC DE CHAULNES

Le prince de Conti.

Il vient vous remercier

de l'avoir condamné.


PRINCE DE CONTI

Dans mes bras, homme libre.

C'est ainsi que la France doit

traiter un citoyen tel que vous.


BEAUMARCHAIS

Je suis pas sûr

que le parlement

vous suive, monseigneur.

Merci.


À l'extérieur la foule se rue quand un homme hurle le dénouement.


HOMME

Il a osé!

Il leur a dit!

Les juges sont des vendus!

Vive Beaumarchais!


FOULE

Vive Beaumarchais!


HOMME

À bas le parlement!


FOULE

À bas le parlement!


HOMME

Ce parlement est

une assemblée de voleurs!

Beaumarchais l'a proclamé

à la face de tous.

Ils n'oseront pas le condamner!


GUDIN marche parmi les gens qui sortent du parlement avec JULIETTE.


GUDIN

Dieu vous entende...


HOMME

Ils n'oseront pas!

Le peuple est avec Beaumarchais

et ces gens-là

ont peur du peuple!


MARIETTE LEJAY

Moi aussi, j'ai peur,

Monsieur Gudin.


GUDIN

Ne craignez rien. Je suis là.


Pas très loin derrière eux, LEJAY marche seul et plein de rancoeur.


De retour chez lui, BEAUMARCHAIS fait les cent pas dans son bureau. On sonne à la porte. BEAUMARCHAIS regarde à la fenêtre pour voir qui se présente chez lui. Il voit une femme. CÉZAIRE va ouvrir.


CÉZAIRE

Madame?


MARIE-THÉRÈSE

Monsieur de Beaumarchais

est chez lui?


CÉZAIRE

Euh... Pardon, madame,

mais qui êtes-vous?


MARIE-THÉRÈSE

Il ne me connaît pas,

mais je crois qu'il m'attend.


CÉZAIRE

Veuillez me suivre,

s'il vous plaît.


MARIE-THÉRÈSE entre et tend un mouchoir à CÉZAIRE.


MARIE-THÉRÈSE

Tenez.


CÉZAIRE entre dans le bureau. MARIE-THÉRÈSE est derrière lui.


CÉZAIRE

La dame que vous attendez,

monsieur.


BEAUMARCHAIS

(Regardant MARIE-THÉRÈSE entrer)

Je ne savais pas

que je vous attendais,

mais j'aurais eu tort

de ne pas le faire.

(S'avançant)

Mais je vous reconnais.

Au tribunal des chasses...

Le duel...


MARIE-THÉRÈSE

Je vous ai connu désarmé.


BEAUMARCHAIS

Je vous ai trouvée désarmante.

Que puis-je faire pour vous?


MARIE-THÉRÈSE

Je viens du parlement.


BEAUMARCHAIS

Je dois craindre le pire.


MARIE-THÉRÈSE

Vous allez devoir vous mettre

à genoux devant le tribunal

et vous entendre déclarer

infâme. Tous vos biens

seront séquestrés.

Vous ne pourrez exercer

aucune fonction publique.

Vous n'aurez plus le droit

de publier, ni même de faire

jouer vos pièces.


BEAUMARCHAIS

Je suis donc blâmé.

Et vous êtes venue malgré cela?


MARIE-THÉRÈSE

Pas malgré cela,

monsieur, mais pour cela.

Puisque vous avez

des combats à livrer...

vous aurez là mon coeur

et ce que j'ai d'intelligence.

Il n'y a pas que vous

qui soyez courageux,

vous savez?

Je m'appelle

Marie-Thérèse Willermaulaz.

Je vous admire depuis longtemps,

mais depuis ce soir,

je sais que je vous aime.

Vous voulez bien de moi?


BEAUMARCHAIS

C'est la troisième fois

qu'on me demande en mariage.


MARIE-THÉRÈSE

Ah non, monsieur,

épargnez-moi.

On prétend que vous avez tué

vos deux premières femmes.

Ne m'épousez pas,

s'il vous plaît.


BEAUMARCHAIS

Pas de mariage? Vous voulez

donc que ça soit pour la vie?


MARIE-THÉRÈSE

La vie décidera.

En attendant,

je vous suivrai partout.


BEAUMARCHAIS

Commençons par ma chambre.


BEAUMARCHAIS prend MARIE-THÉRÈSE par la main en ouvrant la porte qui mène à sa chambre.


Des cris proviennent de devant la maison. Une foule s'agglutine devant chez BEAUMARCHAIS.


HOMME

Mes amis, c'est ici!


MARIE-THÉRÈSE

Je crois qu'on vous réclame.


BEAUMARCHAIS se rend à la fenêtre.


Une foule immense applaudit et clame le nom de BEAUMARCHAIS.


HOMME

Vive Beaumarchais!


FOULE

Vive Beaumarchais!


HOMME

Vive Beaumarchais!


FOULE

Vive Beaumarchais!


HOMME

Vive la liberté!


FOULE

Vive la liberté!


Au palais du roi, LOUIS QUINZE est dans tous ses états.


LOUIS QUINZE

«Vive la liberté», Sartine!

«Vive la liberté!»

Pourquoi pas : «Vive la république»,

tiens! Nous n'allons pas laisser

mettre la monarchie en péril

sous prétexte que le parlement a

voté le blâme de votre protégé!


SARTINE

Sire, Votre Majesté

connaît bien Beaumarchais.

C'est un sujet fidèle.


LOUIS QUINZE

Fidèle et remuant!


PRINCE DE CONTI

Mais à travers son procès,

ce ne sont ni votre personne

ni le régime qu'il a cherché

à atteindre.


LOUIS QUINZE

Vous aimez Beaumarchais?


PRINCE DE CONTI

Oui, c'est un homme loyal.


LOUIS QUINZE

C'est aussi un intrigant.


PRINCE DE CONTI

C'est un homme qui a

le goût des intrigues.

Mais pour un auteur dramatique,

c'est toute une qualité.


LOUIS QUINZE

Pas seulement

pour un auteur dramatique.

Pensez-vous vraiment

qu'il aura le talent

de faire aboutir notre affaire?


SARTINE

J'en suis persuadé.

Il est même le seul.


BEAUMARCHAIS arrive à la cour du roi. Il traverse une grande salle avant de se faire annoncer. BEAUMARCHAIS passe devant un petit groupe de courtisans.


PETIT NOBLE

Beaumarchais!


Le PETIT NOBLE s'éloigne du groupe et attrape BEAUMARCHAIS par le bras.


PETIT NOBLE

On dit, Monsieur de Beaumarchais,

que vous étiez horloger,

il n'y a guère.


BEAUMARCHAIS

On le dit. Oui, oui, oui.


PETIT NOBLE

J'ai là une montre rétive

à laquelle je tiens beaucoup.

Voudriez-vous la regarder?


BEAUMARCHAIS

Monsieur, il y a longtemps que

j'ai quitté l'état d'horloger.

Je suis devenu bien maladroit.


PETIT NOBLE

Allons...

On n'oublie jamais

sa condition première.


BEAUMARCHAIS prend la montre. Il l'examine en l'ouvrant et la laisse tomber par terre pour qu'elle se fracasse..


BEAUMARCHAIS

Oh... Je vous avais prévenu.


BEAUMARCHAIS continue son chemin. BEAUMARCHAIS est introduit auprès du roi dans son bureau de travail.


LAQUAIS

Monsieur de Beaumarchais.


LOUIS QUINZE

Avancez.


BEAUMARCHAIS s'avance.


LOUIS QUINZE

J'ai décidé que

vous ne serez point mandé

en chambre du conseil.

Je veux vous éviter

cette humiliation.

Mais vous allez

vous tenir tranquille.

Ce n'est pas le tout

d'être blâmé.

Encore faut-il être modeste.

(S'adressant à SARTINE et CONTI)

Asseyez-vous, messieurs.

(S'adressant à BEAUMARCHAIS)

Et maintenant,

qu'allez-vous faire?


BEAUMARCHAIS

Je... Je ne peux plus

rien faire, Sire.

Je n'ai plus le droit d'exercer

mon métier ni de porter mon nom,

et toute fonction publique

m'est interdite.


LOUIS QUINZE

Veuillez vous asseoir.


BEAUMARCHAIS s'assoit.


BEAUMARCHAIS

Si vous étiez moins sûr de vous!

Moins orgueilleux, moins insolent!


BEAUMARCHAIS

Sire, entendez-moi bien...


LOUIS QUINZE

Mais je n'entends que vous,

Monsieur de Beaumarchais!

Comment voyez-vous votre avenir?


BEAUMARCHAIS

Depuis hier soir,

je l'ai perdu de vue.


LOUIS QUINZE

À l'écoute de la sentence,

il m'est venu...

une idée étonnante.


BEAUMARCHAIS

Le contraire m'eût étonné, Sire.


LOUIS QUINZE

Vous ne pouvez ni faire votre

métier ni porter votre nom.

Il vous faut donc

un nom d'emprunt.

Et sous un faux nom,

que peut-on faire?


BEAUMARCHAIS

Je vous le demande, Sire?


LOUIS QUINZE

Agent secret.


BEAUMARCHAIS reste muet.


LOUIS QUINZE

Vous ne dites rien?


BEAUMARCHAIS

Les mots me manquent, Sire.


LOUIS QUINZE

C'est bien la première fois.


SARTINE se lève et donne un pli scellé à BEAUMARCHAIS.


SARTINE

Voici un ordre de mission.

Vous embarquez

pour Londres après-demain.

Un ami vous permettra

d'y rencontrer quelqu'un.


LOUIS QUINZE

Ou quelqu'une.

Son sexe importe peu.

Il n'est pas défini.


BEAUMARCHAIS

Le chevalier d'Éon?


LOUIS QUINZE

Mais vous savez donc tout!


BEAUMARCHAIS

Oh, je sais peu de choses,

Sire, non.

Sinon que ce monsieur,

ou cette demoiselle

fut le meilleur de vos agents.

Intrépide, rusé.


SARTINE

Corrompu, hypocrite...


BEAUMARCHAIS

Je crois pas qu'un saint

ferait ce métier.


LOUIS QUINZE

C'est pourquoi vous pensez

être prêt à le faire?

Cet individu détient un document

de première importance,

un document...

dangereux pour la France.


SARTINE

Qu'il faut rapatrier.

À n'importe quel prix.


BEAUMARCHAIS

Le service du roi, Sire,

n'a pas de prix.


LOUIS QUINZE

Nous lui en trouverons un.

Le rétablissement

de tous vos droits civiques.


BEAUMARCHAIS

Et le bonheur

de voir jouer ma pièce?


LOUIS QUINZE

Cela va de soi.

Sur l'ordre de mission,

votre nom est en blanc.

Quel sera votre nom, Monsieur Caron?


BEAUMARCHAIS

Ronac.

C'est mon nom inversé.

Caron: Ronac. Le baron de Ronac.


LOUIS QUINZE

Eh bien...

Bonne chance, baron.


BEAUMARCHAIS

Sire, Votre Majesté...


LOUIS QUINZE

...Est un peu fatiguée.

Laissez-moi, je vous prie.

Sartine? Expliquez-lui

les détails de l'affaire.

(S'adressant à BEAUMARCHAIS)

À bientôt, cher cousin.


Les trois hommes reculent jusqu'à la porte et laisse LOUIS QUINZE seul.


Dans la nuit un bateau part pour l'Angleterre. BEAUMARCHAIS et MARIE-THÉRÈSE sont blottis l'un contre l'autre sur le pont.


BEAUMARCHAIS

Tu as froid?


MARIE-THÉRÈSE

Un peu, oui. Au coeur.

Ce pays ne nous aime pas.


BEAUMARCHAIS

Il ne nous a jamais aimés.

La France et l'Angleterre

se haïssent depuis toujours.

J'aurais préféré attendre

un siècle ou deux.


MARIE-THÉRÈSE

Le roi t'a évité les galères.


BEAUMARCHAIS

Hum, je suis pas sûr

qu'il m'ait évité le pire.


Une fois en Angleterre, un carrosse arrive pour venir chercher BEAUMARCHAIS qui descend à peine du bateau.


CHARLES LE VALET DE ROCHFORD

Monsieur de Ronac?


BEAUMARCHAIS

C'est moi-même.


CHARLES LE VALET DE ROCHFORD

(Propos traduits de l'anglais)

Lord Rochford vous attend

(langue_etrangere=EN)

Would you follow me, please?

(/langue_etrangere)


Dans l'ombre un homme épie BEAUMARCHAIS.


DANS sa maison, LORD ROCHFORD accueille BEAUMARCHAIS et MARIE-THÉRÈSE.


LORD ROCHFORD

Pierre-Augustin!


BEAUMARCHAIS

William...

Dix ans déjà,

tu n'as pas changé.

Je te présente Marie-Thérèse,

la femme de ma vie.


MARIE-THÉRÈSE

Depuis deux jours seulement.

Pierre est excessif en tout.

J'espère simplement

que ça durera quelque temps.


BEAUMARCHAIS

Elle a du courage, hein?


LORD ROCHFORD

Il vous en faudra beaucoup.


BEAUMARCHAIS

Pourquoi?


LORD ROCHFORD

Vous aurez dans cette île

un ennemi à chaque coin de rue.

(langue_etrangere=EN)

Charles, can you take

the bags to the room?

(/langue_etrangere)


LORD ROCHFORD mène BEAUMARCHAIS et MARIE-THÉRÈSE à l'étage.


LORD ROCHFORD

Demain soir, je reçois ici même

tout ce que Londres

compte de gens importants.

Le chevalier d'Éon sera là,

mais soyez prudent.

Mes fonctions au Conseil

de la couronne

m'interdisent de vous protéger.


Dans la nuit, un cavalier fonce vers une autre maison. Le MESSAGER frappe violemment à la porte. Une femme nue vient à la fenêtre.


MESSAGER

(Propos traduits de l'anglais)

Le Chevalier est là?


CHEVALIER D'ÉON

(Propos traduits de l'anglais)

Qu'est-ce qu'il y a?


MESSAGER

(langue_etrangere=EN)

Captain, open up!

(/langue_etrangere)

(Entrant dans la maison)

Chevalier, votre plan

ne vaut plus un sou.

Louis [chiffres_romains=15] XV[/chiffres_romains] vient de mourir.

CHEVALIER D'ÉON

Quelqu'un d'autre le sait?


ÉON prend la missive et la lit.


MESSAGER

Le roi George

le saura dès demain.


CHEVALIER D'ÉON

Ne bouge pas d'ici

et ne parle à personne.

Tu vas gagner beaucoup d'argent.


Chez LORD ROCHFORD, la fête bat son plein. Partout dans les salles et les jardins, la noblesse anglaise est représentée.


MAJORDOME

(langue_etrangere=EN)

The Baron and Baronness

de Ronac.

(/langue_etrangere)


LORD ROCHFORD

(langue_etrangere=EN)

Ah, you must excuse me, Madam.

Thank you.

(/langue_etrangere)


BEAUMARCHAIS et MARIE-THÉRÈSE entrent dans la salle. LORD ROCHFORD les accueille.


LORD ROCHFORD

Cher baron! Madame.

Bienvenue à Londres.

Toute la colonie antifrançaise

est là. Pour elle, vous avez choisi

d'immigrer. Ne l'oubliez pas.

Vous êtes des opposants

à la France.


BEAUMARCHAIS

Le chevalier est là?


LORD ROCHFORD

Il danse devant vous.


BEAUMARCHAIS

Ce jeune vieillard, c'est lui?


LORD ROCHFORD

Non, c'est sa cavalière.


MARIE-THÉRÈSE

Il me faut te laisser

avec cette merveille?


BEAUMARCHAIS

Les risques du métier.


MARIE-THÉRÈSE

Tu crois que c'est un homme?


BEAUMARCHAIS

Nous allons nous pencher

sur ce mystère.


MARIE-THÉRÈSE

Ne te penche pas trop,

mon amour.


LORD ROCHFORD

Le baron de Ronac.


CHEVALIER D'ÉON

Monsieur de Beaumarchais.


BEAUMARCHAIS

Vous savez déjà?


CHEVALIER D'ÉON

Ma police est bien faite.


LORD ROCHFORD

Madame la baronne de Ronac.

Le chevalier d'Éon.


CHEVALIER D'ÉON

Je suis charmé,

Mademoiselle de Willer.


LORD ROCHFORD

Bon, puisque les pistolets

sont déjà sortis,

je dois vous protéger, madame.

(S'adressant à MARIE-THÉRÈSE)

Venez danser.


MARIE-THÉRÈSE

Avec joie.


BEAUMARCHAIS

Puisque votre police

est si bien faite,

vous devez connaître, chevalier,

les raisons précises

de ma présence à Londres.


CHEVALIER D'ÉON

Je les connais fort bien.

Mais sachez que je n'aurais

jamais pris le risque

de négocier avec un agent

de Louis [chiffres_romains=15] XV[/chiffres_romains]

s'il ne s'était agi

de Beaumarchais lui-même.


BEAUMARCHAIS

J'en suis flatté.

Eh bien, commençons à négocier.


CHEVALIER D'ÉON

Dame, nous sommes là pour ça.


BEAUMARCHAIS

Dame est le mot, n'est-ce pas?


CHEVALIER D'ÉON

C'est l'un des deux possibles.

Allons...

Posez-moi la question

qui vous brûle les lèvres.


BEAUMARCHAIS

Êtes-vous une femme?


CHEVALIER D'ÉON

Qu'en pensez-vous, mon cher?


BEAUMARCHAIS

Hum...


CHEVALIER D'ÉON

Homme?


BEAUMARCHAIS

Ah non, non, non, non.

J'ai dit: «Hum...» Mais...


CHEVALIER D'ÉON

Méfions-nous.

La conviction la plus absolue

ne vaut pas une petite preuve.

Offrez-moi votre bras.

Il ne vous arrivera

rien que vous ne souhaitiez.


CHEVALIER D'ÉON

On dit que vous aimez

les femmes.


BEAUMARCHAIS

En tant que dramaturge,

je les ai beaucoup étudiées.


CHEVALIER D'ÉON

Et vous n'avez pas envie

de poursuivre vos études?


BEAUMARCHAIS

Je n'aimerais pas me tromper.

Bon, revenons-en aux faits.

Chevalier, le roi n'ignore pas

votre désir profond

de revoir la France.


CHEVALIER D'ÉON

Regardez autour de vous.

On ne nous aime pas.

Que devrai-je faire

pour revoir mon pays?


BEAUMARCHAIS

Négocier avec moi le rachat

d'un certain projet

de notre cher souverain.


CHEVALIER D'ÉON

Un projet concernant

l'invasion de cette île?


BEAUMARCHAIS

Que le roi vous a

imprudemment confié.


CHEVALIER D'ÉON

Quel intérêt aurais-je

à me séparer d'un tel document?


BEAUMARCHAIS

Un intérêt sonnant

et trébuchant.


CHEVALIER D'ÉON

Combien?


BEAUMARCHAIS

500 000.


CHEVALIER D'ÉON

Ha! Il trébuche, en effet.


BEAUMARCHAIS

Je ne suis pas mandaté

pour aller plus loin.


CHEVALIER D'ÉON

C'est dommage.

Combien coûterait

une nouvelle guerre

entre la France et l'Angleterre

si celle-ci, par mégarde,

tombait sur ce projet?


BEAUMARCHAIS

Hum... Il me faut réfléchir.


CHEVALIER D'ÉON

Faisons cela dans le parc.

La nuit porte conseil,

et celle-ci est si belle.


NOBLE ANGLAISE

(langue_etrangere=EN)

I've never seen him here before.

(/langue_etrangere)


ÉON et BEAUMARCHAIS sortent dans le jardin.


CHEVALIER D'ÉON

Mais c'est moi qui ai

fait savoir à Louis [chiffres_romains=15] XV[/chiffres_romains]

que je voulais me dessaisir

de ce plan insensé.

J'ai même donné un prix

à votre ami Sartine.

Je ne peux pas croire

qu'il ne vous ait rien dit.

Ou alors, vous espérez garder

pour vous une part du magot?

Ce serait très laid.


BEAUMARCHAIS

550?


CHEVALIER D'ÉON

Insuffisant.

On dit que vous aimez l'argent

presque autant que les femmes.


BEAUMARCHAIS

600?


CHEVALIER D'ÉON

Nous approchons?

Grimpez encore un peu

et vous toucherez

l'objet de votre convoitise.

Sartine avait écrit...


BEAUMARCHAIS

700. 700.


CHEVALIER D'ÉON

C'est presque ça.

Disons que c'est tout à fait ça.

Je veux l'argent demain, ici,

en fin de matinée.


BEAUMARCHAIS

(Ricanant)

Et si j'oublie le rendez-vous?


CHEVALIER D'ÉON

Si vous oubliez

le rendez-vous,

vous coucherez

le soir même en prison.

Car le projet de Louis [chiffres_romains=15] XV[/chiffres_romains]

sera aussitôt déposé

sur le bureau du roi George.


BEAUMARCHAIS

Bien.

À demain, chevalier.


CHEVALIER D'ÉON

Monsieur de Beaumarchais.

Est-ce une habitude chez vous

de quitter les femmes

après avoir obtenu d'elles

ce que vous désiriez?


BEAUMARCHAIS

Quand je paye, oui.


CHEVALIER D'ÉON

Mais qui paye l'autre?

Vous avez pris votre commission.

Prenez aussi... le temps de vivre.


BEAUMARCHAIS

Ce... C'est que

notre entrevue...

semble faire des jaloux.


Un jeune homme attend dans le jardin, appuyé sur un tronc d'arbre.


CHEVALIER D'ÉON

Arthur?

Non, ce n'est pas

ce que vous croyez.

Nos relations sont politiques.

D'ailleurs, ce n'est pas moi

qu'il surveille, c'est vous.


BEAUMARCHAIS

Moi? Pourquoi?


CHEVALIER D'ÉON

Parce qu'il vous connaît.

Il est Américain.


BEAUMARCHAIS

Américain...

En liberté, ici?


CHEVALIER D'ÉON

Sous un faux nom,

comme vous.

Il cherche un appui

pour son peuple.


BEAUMARCHAIS

Présentez-moi.


CHEVALIER D'ÉON

Arthur?


BEAUMARCHAIS

Cela fait des années

que j'essaye de convaincre

Louis [chiffres_romains=15] XV[/chiffres_romains]

de s'intéresser aux Américains.


CHEVALIER D'ÉON

Monsieur de Beaumarchais,

alias baron de Ronac.

Arthur Lee, alias Sir Whitman.


ARTHUR LEE

Enchanté.


BEAUMARCHAIS

Et moi, si vous saviez!

Venez.


Aussitôt en marche avec ARTHUR, BEAUMARCHAIS se met à discourir sur l'esclavage.


BEAUMARCHAIS

La mise en esclavage

d'un peuple par un autre peuple

m'a toujours paru

étonnante, Monsieur Lee.

Comme celle d'un homme

par son semblable, d'ailleurs.


L'ESPION sort de l'ombre et continue de suivre BEAUMARCHAIS de loin.


Un cavalier arrive à un manoir. Il détache un rouleau de sa selle et se dirige droit sur la porte. Il s'agit d'une carte livrée à BEAUMARCHAIS.


BEAUMARCHAIS

Envahir l'Angleterre...

Quelle utopie.


ÉON porte des habits de militaire. Il fait les cent pas dans la pièce.


BEAUMARCHAIS

Vous êtes nerveux?


CHEVALIER D'ÉON

Je suis pressé.


BEAUMARCHAIS prend une cassette remplie de pièces.


BEAUMARCHAIS

Voilà le salaire

de votre trahison.

Vous pouvez compter,

si vous voulez.


CHEVALIER D'ÉON

J'aime mieux

vous faire confiance.

Je dois vous quitter.


BEAUMARCHAIS

Si tôt?


CHEVALIER D'ÉON

Un voyage imprévu

pour me soustraire

à une terrible vengeance.

Serviteur.


Au port, le bateau est presque prêt à partir pour la France. BEAUMARCHAIS et MARIE-THÉRÈSE s'avancent sur les quais. Depuis une fenêtre plus loin, l'homme qui suit BEAUMARCHAIS s'adresse à un officier des tuniques rouges.


ESPION ANGLAIS

(Propos traduits de l'anglais)

C'est eux, allez-y!


OFFICIER ANGLAIS

(Propos traduits de l'anglais)

Laissons-les s’asseoir,

il n'y a qu'une sortie.


Dans un pub du port, BEAUMARCHAIS et ARTHUR discutent.


BEAUMARCHAIS

Vous savez, Monsieur Lee,

depuis des années, j'ai suivi

les efforts de l'Amérique

pour se libérer de l'Angleterre.

J'ai essayé d'en parler,

mais personne en France

n'a consenti à m'écouter.


ARTHUR LEE

Pourtant, nous avons

les mêmes intérêts:

affaiblir l'Angleterre.


BEAUMARCHAIS

Que voudriez-vous obtenir

de la France?


ARTHUR LEE

Des fusils, de la poudre,

des canons.


BEAUMARCHAIS

Il vous serait beaucoup plus

facile d'obtenir son estime.

Comment comptez-vous payer,

Monsieur Lee?


ARTHUR LEE

Vos bateaux rentreront

en France, chargés des richesses

de nos États.


ARTHUR aperçoit les tuniques rouges par les fenêtres sales du pub. Il se lève subitement.


ARTHUR LEE

Sortons d'ici!


SOLDAT ANGLAIS

(langue_etrangere=EN)

In the name of the King!

(/langue_etrangere)

(langue_etrangere=EN)

Here they are!

(/langue_etrangere)


ARTHUR se rue sur une fenêtre qui donne directement sur l'eau et il plonge.


Les soldats tiennent en joue les occupants du pub. D'autres tirent en direction d'ARTHUR.


ESPION ANGLAIS

(Approchant de la table de BEAUMARCHAIS)

Vous ne sautez pas,

monsieur le baron?


BEAUMARCHAIS

J'ai horreur de l'eau froide.

Mais pourquoi m'arrêtez-vous,

vous?


ESPION ANGLAIS

Intelligence avec l'ennemi.


BEAUMARCHAIS

Je suis sous la protection

du roi de France, cher monsieur.


ESPION ANGLAIS

Le roi de France est mort,

Monsieur de Beaumarchais.


BEAUMARCHAIS est mené dans les couloirs de d'une prison. La fenêtre de sa cellule donne sur le port.


Plus tard, les prisonniers français sont rassemblés dans une même salle. Un geôlier anglais ouvre la porte.


GEÔLIER ANGLAIS

(Propos traduits de l'anglais)

Messieurs, voici de la compagnie.


THÉVENEAU DE MORANDE

Monsieur de Beaumarchais!

Si l'on m'avait dit

que vous étiez là,

je me serais fait

arrêter plus tôt.


BEAUMARCHAIS

Serviteur.

À qui ai-je l'honneur?


THÉVENEAU DE MORANDE

Théveneau de Morande,

écrivain comme vous...

le talent en moins.


BEAUMARCHAIS

Qu'écrivez-vous?


THÉVENEAU DE MORANDE

Des horreurs, uniquement.

J'abreuve cette ville

de lettres anonymes

et de pamphlets signés

que personne ne lit.


BEAUMARCHAIS

De quoi vivez-vous?


THÉVENEAU DE MORANDE

De la non-publication

de mes oeuvres.

On me donne beaucoup d'argent

pour qu'elles ne quittent

jamais l'imprimerie.


BEAUMARCHAIS

C'est une activité dangereuse.


THÉVENEAU DE MORANDE

C'est pourquoi je connais mieux

cette prison que ma propre demeure.

Comment va votre Barbier?


BEAUMARCHAIS

Vous connaissez Figaro?


THÉVENEAU DE MORANDE

Je sais que votre procès

a interrompu sa carrière.


BEAUMARCHAIS

J'essaye de le remettre

au goût du jour.


THÉVENEAU remarque que BEAUMARCHAIS tient quelques feuillets.


THÉVENEAU DE MORANDE

Puis-je?


BEAUMARCHAIS

Avec plaisir.


THÉVENEAU DE MORANDE

(Lisant)

«Qui t'a donné

une philosophie si gaie?»


BEAUMARCHAIS

(Récitant)

«L'habitude du malheur.

Je me presse de rire de tout,

de peur d'être obligé

d'en pleurer.»


THÉVENEAU DE MORANDE

Je donnerais ma fortune

pour avoir écrit cela.


BEAUMARCHAIS

J'apprécie l'hommage. De quoi

parle votre dernière oeuvre?


THÉVENEAU DE MORANDE

De l'incapacité de votre roi

à honorer sa femme.


BEAUMARCHAIS

Pardon?


THÉVENEAU DE MORANDE

Avez-vous déjà approché

Louis [chiffres_romains=16] XVI,[/chiffres_romains]

Monsieur de Beaumarchais?


BEAUMARCHAIS

Lorsqu'il était dauphin, oui.


THÉVENEAU DE MORANDE

Il ne baise pas, monsieur.

Il ne baise pas.

Et j'ai menacé la Cour de France

de le faire savoir au monde

si le Royaume

ne me garantissait pas

une retraite heureuse et dorée.


BEAUMARCHAIS

Quel fut le résultat

de ces menaces?


THÉVENEAU DE MORANDE

Cette incarcération.

On m'a même promis le pire

si je ne livrais pas

le lieu où se trouve

mon manuscrit original.


BEAUMARCHAIS

On vous a même promis

le pire...


THÉVENEAU DE MORANDE

Si je ne livrais pas le lieu

où j'ai fait imprimer

mon pamphlet.


Les tuniques rouges saccagent l'entrepôt d'un imprimeur. LORD ROCHFORD et MARIE-THÉRÈSE sont présents. Ils trouvent le manuscrit.


VOIX D'UN OFFICIER ANGLAIS

(langue_etrangere=EN)

Turn the place upside down!

(/langue_etrangere)


LORD ROCHFORD tient le pamphlet intitulé «The prince inadequacys»


ÉDITEUR ANGLAIS

(mot_etranger=EN]My lord![/mot_etranger)


Un soldat mène l'éditeur jusqu'à LORD ROCHFORD.


LORD ROCHFORD

(Propos traduits de l'anglais)

Il y a une version française?


ÉDITEUR ANGLAIS

(Propos traduits de l'anglais)

La composition est là.


Les soldats font beaucoup de saccage chez l'imprimeur.


LORD ROCHFORD

(Propos traduits de l'anglais)

Où est l'original?


ÉDITEUR ANGLAIS

(langue_etrangere=EN)

Over here, my lord.

(/langue_etrangere)


L'homme s'approche d'un gros livre. En ouvrant le livre, le pamphlet manuscrit apparaît.


LORD ROCHFORD

(Propos traduits de l'anglais)

Nous touchons au but.


MARIE-THÉRÈSE prend les feuillets et lit. Elle sourit.


Plus tard GUDIN marche dans la cour d'un palais en tenant une copie du pamphlet intitulé : «Les insuffisances d'un prince». Dans le palais, le Prince de Conti n'arrive pas à contenir son rire.


PRINCE DE CONTI

Monsieur Gudin! Si j'étais

mon cousin, le roi,

ce pamphlet,

loin de me déprimer,

me fouetterait le sang.

Et provoquerait un sursaut viril

propre à donner un héritier

à la Couronne.

Je me redresserais, monsieur.


GUDIN

Je crains que Sa Majesté n'ait

pas votre sens de l'humour.


PRINCE DE CONTI

Il ne l'a pas, Dieu merci.

Le roi craint beaucoup ce texte.

Et s'il est sûr que seul

Beaumarchais

peut le faire disparaître,

il obtiendra sa libération.


GUDIN

Vous allez voir le roi?


PRINCE DE CONTI

J'y vais de ce pas.

Vous savez ce que Voltaire

disait de notre ami?

(Citant Voltaire)

«Beaumarchais ne sera jamais

tout à fait Molière...

... parce que sa vie l'amuse

beaucoup plus que son oeuvre.»


BEAUMARCHAIS est libre et sur le point de quitter l'Angleterre. LORD ROCHFORD l'accompagne à son carrosse.


BEAUMARCHAIS

Comment pourrais-je

vous remercier?

Qu'est-ce qu'il t'a dit?


LORD ROCHFORD

(Propos traduits de l'anglais)

Continuez à écrire

et oubliez la politique.


MARIE-THÉRÈSE sort du manoir de LORD ROCHFORD qui la salue avec tendresse.


BEAUMARCHAIS

Qu'est-ce qu'il t'a dit?


MARIE-THÉRÈSE

Il m'a demandée en mariage.


BEAUMARCHAIS

Formidable...


LORD ROCHFORD

Et longue vie

au «Barbier de Séville»!


Au théâtre français, la foule hue les acteurs. Dans la salle, MARIE-THÉRÈSE et GUDIN sont parmi les spectateurs.


MARIE-THÉRÈSE

Venez. Pour une fois,

Pierre a besoin de nous, venez.


PREMIER CRITIQUE

Que pourrais-je bien écrire?


DEUXIÈME CRITIQUE

Ce que vous devez en penser.

Que c'est une farce dégoûtante

et qui tombera

en moins de trois jours.


PREMIER CRITIQUE

Comment appellerais-tu ça?


DEUXIÈME CRITIQUE

Oh, la catastrophe du siècle!

Je peux survivre au blâme

ou bien à la prison,

mais pas au ridicule.


Les critiques quittent le théâtre. MARIE-THÉRÈSE retrouve BEAUMARCHAIS dans sa loge avec ROSINE, un actrice. MARIE-THÉRÈSE s'en va, offusquée. Plus tard, GUDIN fustige BEAUMARCHAIS.


GUDIN

Qu'avez-vous fait

de cette comédie?

Vous l'avez alourdie de

répliques vulgaires et inutiles.

Vous l'avez allongée

de tout un acte.

Vous l'avez salie.


BEAUMARCHAIS

Vous avez raison.

J'ai voulu faire rire

à n'importe quel prix.

J'ai trahi mon propos.

Sans doute ne suis-je pas

un auteur véritable.

Je vais retourner aux affaires.

Mes dons y sont plus affirmés.


GUDIN

N'ajoutez pas la lâcheté

à la paresse.

Il suffit de barrer les

répliques les plus racoleuses

et de revenir à votre première

version de la pièce.


BEAUMARCHAIS

Eh bien, faites-le vous-même,

monsieur le biographe,

puisque vous savez si bien

ce qu'il faut faire.

Moi, je ne touche plus

à ce torchon.


BEAUMARCHAIS est à Versailles dans le bureau du roi.


LAQUAIS

Le roi!


LOUIS SEIZE

Monsieur de Beaumarchais!

Vous m'avez obligé

à écrire au roi George,

qui n'est pas

précisément notre ami!

Quelle mouche vous a piqué?


BEAUMARCHAIS

Le service du roi, Sire.

L'idée de rentrer d'Angleterre

sans étouffer dans l'oeuf

cet écrit infamant

m'était insupportable.

Voici l'original, Sire.


LOUIS SEIZE

Je vous suis reconnaissant

de vous intéresser

à l'honneur de ma famille.

Mais pourquoi ce contact

avec les rebelles américains?


BEAUMARCHAIS

Notre défunt roi

s'intéressait beaucoup

à la guerre d'indépendance

des colonies anglaises.


LOUIS SEIZE

Vous en êtes certain?


BEAUMARCHAIS

En m'envoyant à Londres,

Louis [chiffres_romains=15] XV[/chiffres_romains]

souhaitait surtout

me voir rencontrer

Benjamin Franklin.

Hélas, le Docteur Franklin

avait déjà quitté le pays.

Votre aïeul s'est toujours

beaucoup méfié

des Anglais, Sire.

D'où ce plan d'invasion.


LOUIS SEIZE

Un projet dangereux.

Et ruineux.


BEAUMARCHAIS

Sire, la victoire des Anglais

signifierait la perte

de nos possessions d'outre-mer

et le renforcement

de la puissance britannique.

Ce qui serait autrement ruineux.

Il nous faut tout faire

pour l'empêcher.


LOUIS SEIZE

Cela coûterait

beaucoup trop cher.


BEAUMARCHAIS

Trois millions,

j'ai déjà fait les comptes.

Si je puis me permettre...


LOUIS SEIZE

Vous vous êtes déjà

permis tant de choses.


BEAUMARCHAIS

Je suis prêt à avancer

le premier de ces millions.

Pour le second, je me fais fort

de l'obtenir du roi d'Espagne.

Reste un million

au compte du Royaume.


LOUIS SEIZE

Ah, je comprends mieux

pourquoi on vous reproche tant

en toutes circonstances

de vous mettre en avant.


BEAUMARCHAIS

Sire, vous nous voyez

nous mettant en arrière

quand la patrie est menacée?


LOUIS SEIZE

Qu'entendez-vous par «nous»?


BEAUMARCHAIS

Par «nous»,

j'entends la France.


LOUIS SEIZE

Et quand la France enfin

réussit quelque chose,

vous dites encore «nous»?


BEAUMARCHAIS

Non, là, je dis

«le roi», Sire.


LOUIS SEIZE

Voilà qui n'est pas bête.

Asseyez-vous.

Pourquoi faites-vous tout cela?


BEAUMARCHAIS

Pour la France d'abord

et puis aussi...

parce que je suis

en train de traduire

un texte inoubliable.


LOUIS SEIZE

Quel texte?


BEAUMARCHAIS

La Déclaration d'indépendance

des États-Unis d'Amérique.


LOUIS SEIZE

Et que dit ce texte?


BEAUMARCHAIS

Il parle du peuple

et de son droit le plus sacré.


LOUIS SEIZE

Quel est ce droit?


BEAUMARCHAIS

Le droit au bonheur, Sire.


Plus tard, BEAUMARCHAIS sort de Versailles. SARTINE le suit de près.


COURTISANE

Au revoir, monsieur le ministre.


SARTINE

Louis [chiffres_romains=15] XV[/chiffres_romains]

et les Américains?

Tu viens de l'inventer.


BEAUMARCHAIS

Si ce gros garçon

épouse la cause américaine,

il laissera dans l'histoire

le souvenir d'un grand roi.

C'est son intérêt.


SARTINE

Ce serait pas plutôt le tien?


BEAUMARCHAIS

C'est pas incompatible.

Comment le trouves-tu?


SARTINE

Le roi? Il est peut-être

un peu trop tôt, non?


BEAUMARCHAIS

Ah, mais moi, je l'aime bien.

Je le sens volontaire.


SARTINE

Dis plutôt que tu le sens prêt

à faire tes volontés.


Dans la maison de BEAUMARCHAIS, GUDIN corrige le texte du «Barbier de Séville» pendant que MARIE-THÉRÈSE travaille à une broderie.


MARIE-THÉRÈSE

Au fond, vous et moi,

nous aimons le même homme.

Et c'est un homme

qui n'existe pas.

Je l'ai rêvé constant,

vous l'avez imaginé rigoureux.

Il n'est ni l'un ni l'autre.


BEAUMARCHAIS entre en trombe.


BEAUMARCHAIS

Alors, mon petit Gudin?

Vous avez écrit votre

Barbier?


GUDIN

Il n'y a là-dedans pas un mot

qui ne soit de vous, monsieur.


GUDIN se lève et sort d'un pas pressé.


BEAUMARCHAIS

Qu'est-ce qu'il a?

Il est fâché?


MARIE-THÉRÈSE

Il est déçu.


Au théâtre français, c'est la fin de la représentation révisée. Les acteurs saluent sous les acclamations du public.


PUBLIC

Beaumarchais! Beaumarchais!

Bravo! Beaumarchais!

Vive Beaumarchais!

Beaumarchais!

Beaumarchais! Bravo!


DEUXIÈME CRITIQUE

Bravo!


PREMIER CRITIQUE

Mais c'est affreux...


DEUXIÈME CRITIQUE

Quoi?


PREMIER CRITIQUE

J'ai déjà envoyé ma critique.


DEUXIÈME CRITIQUE

Refaites-la. Beaumarchais

a bien refait sa pièce. Bravo!


PUBLIC

Vive Beaumarchais!

Bravo! Bravo!

Vive Beaumarchais!

Vive Beaumarchais!


GUDIN et MARIE-THÉRÈSE cherchent partout dans le théâtre.


GUDIN

Mais où est Pierre?


ROSINE

Il est pas venu.


PUBLIC

Beaumarchais! Beaumarchais!

Beaumarchais! Beaumarchais!

Beaumarchais!


BEAUMARCHAIS se terre quelque part à l'arrière du décor.


BEAUMARCHAIS est de retour à Versailles. Le PRINCE DE CONTI est en compagnie d'un prêtre et de PHILIPPE D'ORLÉANS.


PRINCE DE CONTI

Notre auteur préféré.


BEAUMARCHAIS

Monseigneur.

Mon père.


PRINCE DE CONTI

Pourquoi n'étiez-vous

pas au théâtre

pour la reprise

du Barbier de Séville?


BEAUMARCHAIS

La panique, monseigneur.


ABBÉ

Injustifiée.

C'est une grande pièce.


BEAUMARCHAIS

Une pièce gaie, tout au plus.


PRINCE DE CONTI

C'est la même chose.

À quand la prochaine?


BEAUMARCHAIS

Je n'ai pas de sujet,

monseigneur.


PRINCE DE CONTI

Vous en avez un. J'ai lu

votre «Lettre à la critique».

Figaro ne demande qu'à revenir.


BEAUMARCHAIS

Monseigneur, si je mettais

une seconde fois cet effronté

sur la scène,

je le montrerais plus âgé

et ses propos feraient un bruit

que la censure n'aimerait pas.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Mais nous serions là pour

vous protéger des bégueules.

Vous savez que la construction

de mon théâtre du Luxembourg

commence bientôt.

Je serais flatté de l'inaugurer

avec les nouvelles

aventures de Figaro.


PRINCE DE CONTI

Mon cher Pierre, si le frère

du roi vous le demande,

il ne vous reste

qu'à relever le défi.


BEAUMARCHAIS

Je le fais avec joie,

monseigneur.


BEAUMARCHAIS entre chez SARTINE.


BEAUMARCHAIS

Quel luxe!

T'es monté en grade.


SARTINE

Tu crois pas si bien dire.

Depuis hier, je suis

ministre de la Marine.

Et j'aimerais de ta part

un peu plus de considération.


BEAUMARCHAIS

Parce que tu penses

que de commander

quelques vieilles coquilles de

noix te confère plus de pouvoir?


SARTINE

Assez en tout cas pour

t'apporter la grande nouvelle.

De la part du roi.


BEAUMARCHAIS

La grande nouvelle de la part

du roi, je n'en vois qu'une.


SARTINE

Depuis les premières victoires

des Américains sur l'Angleterre,

le roi vient de découvrir

qu'il faut aider nos amis insurgés.


BEAUMARCHAIS

Il a pris le temps

de la réflexion. Et alors?


SARTINE

Et malheureusement,

cette assistance

doit rester officieuse.

Tu t'en chargeras seul.


BEAUMARCHAIS

Et avec quel argent?


SARTINE

Le tien. Tu l'avais proposé,

si ma mémoire est bonne.

À toi de faire du commerce

avec les produits américains.


BEAUMARCHAIS

En somme, je prends

tous les risques.

Et le gouvernement

n'en prend aucun?


SARTINE

Il s'agit de ne pas éveiller

la méfiance des Anglais.

Et si ça arrivait,

le gouvernement serait

obligé de te désavouer.

Voire de te condamner.


BEAUMARCHAIS

Ça, j'ai l'habitude.


BEAUMARCHAIS ouvre un nouveau comptoir à Paris. Des hommes arrivent avec la nouvelle enseigne.


BEAUMARCHAIS

Bonjour, messieurs.


GUDIN

Mais qui est Rodrigue Hortales?


BEAUMARCHAIS

Le directeur

de cette compagnie.


GUDIN

Et que font ces gens?


BEAUMARCHAIS

Ils aménagent les bureaux.

Bonjour.


GUDIN

Mais à quelles fins?


BEAUMARCHAIS

À quelles fins?

Créer avec l'Amérique les

premiers échanges commerciaux,

assurer sa défense, préparer

l'avenir, Monsieur Gudin. Bonjour!


NEAUMARCHAIS entre dans l'édifice qui grouille de monde.


SERVANTE

Bonjour.


BEAUMARCHAIS

Bonjour.


EMPLOYÉ

Monsieur, une signature,

s'il vous plaît.


BEAUMARCHAIS

Allez-y.


GUDIN

Pierre Rodrigue Hortales,

c'est vous?


GUDIN

Évidemment, c'est vous.


BEAUMARCHAIS entre dans une immense pièce vide. MARIE-THÉRÈSE l'y attend.


BEAUMARCHAIS

Ah! Tu es là, mon amour.

Il te plaît cet étage?

J'ai pensé le garder

pour nos appartements.


ÉMILE

Monsieur, on vous

demande en bas.

Il y a un grand miroir

dont on ne sait que faire.


BEAUMARCHAIS

(Se dirigeant vers la sortie)

J'arrive, j'arrive.

Dis-moi, Émile. Émile!


GUDIN rejoint MARIE-THÉRÈSE.


GUDIN

Et voilà. Oublié,

«Le Mariage de Figaro».

Oubliée, la promesse

au prince de Conti.

Rodrigue Hortales

se lance dans le commerce.

J'ai été stupide.

Il n'écrira jamais cette pièce.


MARIE-THÉRÈSE

Ne croyez pas ça.


MARIE-THÉRÈSE prend la main de GUDIN et la pose sur son ventre.


MARIE-THÉRÈSE

Il finit toujours

par tenir ses promesses.


GUDIN

Je suis heureux pour vous.


BEAUMARCHAIS

(Rentrant dans la pièce)

Tu embrasses ma femme,

toi, maintenant?


GUDIN

(Sortant de la pièce)

Vous ne la méritez pas.


BEAUMARCHAIS

Où tu vas?


GUDIN

J'ai trouvé un nouveau

titre pour votre biographie:

«Les tribulations

d'un marchand de canons».


Des canons sont acheminés vers une goélette au port. BEAUMARCHAIS marche avec ARTHUR vers le bateau.


BEAUMARCHAIS

Gudin a raison, Monsieur Lee.

C'est de la mort que je vends.


ARTHUR LEE

Qui est Gudin?


BEAUMARCHAIS

Ma mauvaise conscience.


ARTHUR LEE

Tiens, vous en avez une?


BEAUMARCHAIS

Chacun ses faiblesses.


ARTHUR LEE

Faites la guerre comme nous

et vous verrez que

tout devient simple.


BEAUMARCHAIS

Ah bon, vous pensez, vous?

Pardonnez.


BEAUMARCHAIS

(S'adressant aux marins)

Faites vite, messieurs,

je vous en prie.

Vite, vite, vite.

Nous sommes en retard!

Bon, eh bien voilà.

Tout est prêt pour la douane.


ARTHUR LEE

Comment?

Vous n'avez pas arrangé ça?


BEAUMARCHAIS

La visite doit avoir lieu

et elle aura lieu.


ARTHUR LEE

Le roi?


Un carrosse arrive, accompagné par une garde à cheval.


BEAUMARCHAIS

Le roi ne veut pas d'histoires

avec les Anglais, Monsieur Lee.

La preuve.


OFFICIER BURGAT

Monsieur Hortales?

Burgat, officier des douanes.

Sur commission de Monsieur Smith, j'ai

ordre d'inspecter votre bateau.


BEAUMARCHAIS

Allez-y, je vous en prie.

Allez-y.


L'inspecteur des douanes investit le bateau avec ses gardes.


OFFICIER BURGAT

Vous, à l'avant.

Les autres, avec moi.


ANGLAIS

(Propos traduits de l'anglais)

Tout est dans la cale.


BEAUMARCHAIS rejoint les hommes anglais.


BEAUMARCHAIS

Allez-y. Allez-y.

Je vous en prie.

Après vous, cher Arthur.


Tous descendent à la cale.


BEAUMARCHAIS

Allez-y.

Allez-y.


BEAUMARCHAIS fait signe aux marins de quitter le port.


MARIN

Allez, pousse!


Les hommes poussent sur le quai pour faire quitter un autre bateau du port. Le bateau s'éloigne doucement.


OFFICIER BURGAT

Alors?


SOLDAT

Rien, la cale

est vide, monsieur.


ANGLAIS

(Propos traduits de l'anglais)

Vous avez trouvé quelque chose?


OFFICIER BURGAT

Rien, monsieur.


ANGLAIS

(Propos traduits de l'anglais)

Je ne comprends pas.


OFFICIER BURGAT

On vous a sans doute

mal renseigné.


ANGLAIS

(Propos traduits de l'anglais)

Et sous le plancher?


BEAUMARCHAIS


BEAUMARCHAIS

Sous le plancher? Sous

le plancher, il y a la coque.

Enfin du moins, je l'espère.


ANGLAIS

(Propos traduits de l'anglais)

Vérifiez!


OFFICIER BURGAT

Messieurs.


BEAUMARCHAIS

(S'adressant à ARTHUR)

Vous êtes tout pâle,

venez prendre l'air.


Sur le pont, BEAUMARCHAIS regarde en direction du bateau qui quitte le port.


BEAUMARCHAIS

Votre cargaison.

On respire mieux, n'est-ce pas?


Plus tard, BEAUMARCHAIS rend visite à l'ambassadeur des États-Unis, BENJAMIN FRANKLIN.


CLERC

Monsieur de Beaumarchais est là,

monsieur l'ambassadeur.


BENJAMIN FRANKLIN

Bien, bien. Faites entrer.


CLERC

Le Dr Franklin

vous attend, monsieur.


BENJAMIN FRANKLIN est nu dans sa baignoire.


BEAUMARCHAIS

(Entrant avec hésitation)

Monsieur l'ambassadeur.


BENJAMIN FRANKLIN

Venez, approchez.

Et alors, Monsieur de Beaumarchais?

On me dit que vous n'êtes pas

satisfait de vos amis

américains?


BEAUMARCHAIS

Docteur, j'ai envoyé chez vous

plus de 30 bateaux

chargés de matériel de guerre

et je n'ai à ce jour

rien reçu en échange.

Ma société est

au bord de la ruine.


BENJAMIN FRANKLIN

Mais pourquoi avez-vous fait

tout cela, Monsieur de Beaumarchais?


BEAUMARCHAIS

Par amour de la liberté,

monsieur l'ambassadeur.


BENJAMIN FRANKLIN

Eh bien, soyez heureux.

Je viens de recevoir un message

qui vous est destiné.


FRANKLIN se lève pour sortir du bain. Un valet l'enveloppe dans un drap de bain.


BENJAMIN FRANKLIN

Là, sur la table.

Lisez-le, je vous prie.

Oui.


BEAUMARCHAIS

(Lisant)

«À Monsieur de Beaumarchais.

Le Congrès des États-Unis

de l'Amérique, reconnaissant

les grands efforts

que vous avez faits

en leur faveur...»


BENJAMIN FRANKLIN

Le Congrès, Monsieur

de Beaumarchais!

Le Congrès! Vous êtes le héros

du Nouveau Monde!

Vous vous rendez compte!


BENJAMIN FRANKLIN serre BEAUMARCHAIS dans ses bras.


BENJAMIN FRANKLIN

Vous vous rendez compte!


BEAUMARCHAIS

Hélas, oui.


Plus tard, GUDIN accompagne l'ABBÉ dans une pièce du palais du Prince DE CONTI.


GUDIN

Comment est-ce arrivé?


ABBÉ

Il était avec ces demoiselles.

Il a prolongé l'entretien

d'une manière déraisonnable.


GUDIN se rend au chevet du prince.


GUDIN

Monseigneur.


PRINCE DE CONTI

Ah, mon petit Gudin.

Et Beaumarchais est là?


GUDIN

Il arrive, monseigneur.

Il me suit.


PRINCE DE CONTI

Ah. Qu'il fasse vite.


GUDIN

Je vous en prie, monseigneur,

rappelez-lui sa promesse.

Il vous doit une comédie.


PRINCE DE CONTI

Ah oui. Figaro.


GUDIN

Oui.


PRINCE DE CONTI

Je vais essayer

de pas mourir trop vite.


Plus tard, BEAUMARCHAIS est au chevet du prince.


BEAUMARCHAIS

Monseigneur, vous ne croyez

toujours pas en Dieu?


PRINCE DE CONTI

Il m'a jamais rendu visite.

Maintenant, c'est trop tard.


BEAUMARCHAIS

Bon, alors acceptez

les sacrements.

Ça ne change rien pour vous

et ça fera plaisir

aux gens qui vous aiment.


PRINCE DE CONTI

J'accepte à une condition.

Rendez-nous Figaro.


BEAUMARCHAIS sort de la chambre. Il s'approche de l'abbé.


BEAUMARCHAIS

(S'adressant à l'abbé)

Il vous réclame.


Une dame de compagnie du prince s'approche de BEAUMARCHAIS.


DAME DE COMPAGNIE

Un macaron,

Monsieur de Beaumarchais?


BEAUMARCHAIS

(S'adressant à MARIE-THÉRÈSE)

Elle ferait un joli Chérubin, non?


MARIE-THÉRÈSE

Oui.


Un carrosse entre dans une cour à l'aube. BEAUMARCHAIS descend et embrasse une main féminine qui porte des bijoux. Il monte chez lui, dans sa chambre, une bougie à la main. Il chuchote à l'intention de MARIE-THÉRÈSE qui est étendue les yeux fermés.


BEAUMARCHAIS

Je sais que tu ne dors pas.

Et je sais pourquoi.

Mais ce qui se passe ailleurs

n'a aucune importance.

Aussi longtemps

que tu pourras me supporter...

... je te prie de rester

auprès de moi.


BEAUMARCHAIS sort de la chambre. Plus tard, des hommes de loi arrivent chez lui. La sonnerie de la porte retentit. BEAUMARCHAIS écrit dans son bureau. GUDIN entre avec des documents.


BEAUMARCHAIS

Alors, qui réclame cette fois?


GUDIN

C'est votre propriétaire.


BEAUMARCHAIS

Il est plus riche que moi.


GUDIN

Prenez sa fille dans Chérubin.

Vous le calmerez.


BEAUMARCHAIS

Il me faut d'abord finir le V,

ensuite, nous aurons

la censure à affronter.

Puis surtout, les comédiens,

Monsieur Gudin.


GUDIN

Parlons-en des comédiens.

Ils se moquent de vous.

Vous avez vu les comptes?

Ils ne vous ont pas versé un sou

depuis la première du Barbier.


Au théâtre français, les comédiens jouent la pièce.


FIGARO

Vous l'avez perdue

en en abusant.


BARTHOLO

La demoiselle est mineure.


FIGARO

Elle vient de s'émanciper.


BEAUMARCHAIS

(Parlant dans la salle)

Vous aussi, semble-t-il.


FIGARO

Monsieur de Beaumarchais?


BEAUMARCHAIS

Messieurs.

De quel droit reprenez-vous

«Le Barbier»?


FIGARO

Cette comédie nous

appartient, monsieur.


BEAUMARCHAIS

C'est intéressant.

Expliquez-moi cela.


BARTHOLO

La pièce était tombée

après deux jours sans recettes.

Elle nous revenait de droit.

Elle revenait de droit

aux comédiens.


BEAUMARCHAIS

Cette pièce, je l'ai

refaite en trois jours.

Elle a connu un succès

sans précédent.

Vous me devez

le neuvième de la recette,

soit 3225 livres.


BARTHOLO

Mais vous perdez la raison.


BEAUMARCHAIS

Vous, vous allez

perdre un procès,

car les auteurs ne sont plus

disposés à vivre de vos aumônes.

La société que nous venons

de créer vous obligera

à reconnaître nos droits.

Nos droits d'auteur.

Au revoir, messieurs.


FIGARO

Droits d'auteur...

Où allons-nous?


MARIE-THÉRÈSE est avec sa fille dans la maison de BEAUMARCHAIS.


AMÉLIE-EUGÉNIE

Maman?

Maman?

Maman?


MARIE-THÉRÈSE approche du lit de la petite et la calme en l'embrassant.


AMÉLIE-EUGÉNIE

J'en veux plus.


MARIE-THÉRÈSE sort de la chambre et voyant de la lumière sous la porte du bureau de BEAUMARCHAIS, elle s'avance.


MARIE-THÉRÈSE

Pierre?


GUDIN est seul dans le bureau.


GUDIN

Hier soir, il est allé voir

les Comédiens-Français,

avec une copie du

«Mariage».

Il a sans doute fait

une lecture.

(S'approchant de MARIE-THÉRÈSE)

Il faut l'aimer comme il est.


MARIE-THÉRÈSE

C'est difficile.

Et comment trouvez-vous

la pièce?


GUDIN

Il n'a jamais rien

écrit d'aussi brillant,

d'aussi insolent:

c'est une bombe.


MARIE-THÉRÈSE

Il va se retrouver

en prison alors?


GUDIN

La censure nous le dira.


MARIE-THÉRÈSE dépose un baiser sur les lèvres de GUDIN.


Au matin, BEAUMARCHAIS rentre sur la pointe des pieds. En entrant dans sa chambre, il remarque que MARIE-THÉRÈSE ne dort pas, elle lit.


MARIE-THÉRÈSE

Chut...


MARIE-THÉRÈSE montre que quelqu'un dort près d'elle. C'est GUDIN.


MARIE-THÉRÈSE

Mais tu sais bien

que ça n'a pas d'importance.


BEAUMARCHAIS

Ça n'a aucune importance...


GUDIN et BEAMARCHAIS sont dans le carrosse qui avance. GUDIN semble inquiet.


BEAUMARCHAIS

Ne fais pas cette tête.

T'inquiète pas.

C'est ma pièce

qu'on va juger, tu sais.

Je ne risque pas les galères.


GUDIN

Non, mais la Bastille.


BEAUMARCHAIS

Oh bien, j'y serai

logé et nourri

puis tu t'occuperas de ma femme.


Dans une salle, plusieurs convives sont rassemblés pour la lecture. BEAUMARCHAIS entre dans la pièce et s'arrête en voyant tant de monde.


BARON DE BRETEUIL

Vous connaissez tout le monde,

je crois.


MADAME VIGEE LEBRUN

Je n'ai pas ce plaisir.


BARON DE BRETEUIL

Madame Vigée Lebrun

représentera la reine.


BEAUMARCHAIS

C'est un honneur, madame.

Avant toute chose,

j'aimerais que vous sachiez,

mesdames, messieurs,

que je compte me soumettre sans

réserve à toutes les corrections

dont vous trouverez

mon ouvrage susceptible.

(Lisant le titre)

«La Folle Journée,

ou le Mariage de Figaro».


Dehors, GUBIN fait les cent pas pendant que BEAUMARCHAIS poursuit sa lecture.


BEAUMARCHAIS

(Lisant les répliques)

Figaro: J'étais né

pour être courtisan.

Suzanne: On dit que

c'est un métier si difficile!

Figaro: Recevoir,

prendre, et demander:

voilà le secret en trois mots.»


BARON DE BRETEUIL

Ne craignez-vous pas,

mon cher Pierre,

de heurter certains de nos amis?


BEAUMARCHAIS

Cher baron,

s'ils se sentent visés,

alors ils ne sont pas dignes

d'être de nos amis.

(Lisant)

Figaro: Mais en prendre

ainsi sans besoin...

Antonio: Boire sans soif

et faire l'amour en tout temps,

madame, il n'y a que ça qui nous

distingue des autres bêtes.


MONSIEUR DESFONTAINES

N'y aurait-il pas là comme

une apologie de la débauche?


BEAUMARCHAIS

Monsieur Desfontaines,

vous écrivez vous-même.

Et fort bien.

Vous savez mieux que moi

qu'il nous faut créer

des personnages repoussoirs

pour exalter les vertus

de ceux que nous proposons

en exemple.

Dieu a toujours besoin

du diable, Monsieur Desfontaines.


BEAUMARCHAIS

(Lisant)

... noblesse, fortune,

un rang, des places,

tout cela rend si fier!

Qu'avez-vous fait

pour tant de biens?

Vous vous êtes donné

la peine de naître,

et rien de plus.


BARON DE BRETEUIL

(Chuchotant à sa voisine)

C'est un peu raide,

tout de même.


MADAME VIGEE LEBRUN

Attendons la fin.


BEAUMARCHAIS

(Lisant)

Les coeurs vont

te revenir en foule.

Figaro: Ma femme

et mon bien mis à part,

tous me feront

honneur et plaisir.

(S'adressant aux auditeurs)

Je vous fais grâce

des couplets chantés

qui suivent

cette dernière réplique,

car ma voix ne pourrait

que vous inciter à la sévérité.


Un lourd silence emplit la pièce.


Devant le théâtre français, c'est la cohue. Des dizaines de personnes sont entassées pour voir la nouvelle pièce de BEAUMARCHAIS. Un homme fonce vers le théâtre.


BADAUD

Mais faites attention,

vous m'écrasez les pieds!


HOMME FRUSTRÉ

C'est que je ne vois plus

les miens, monsieur!


BADAUD

Si vous n'avez pas de billet,

inutile d'aplatir

les pauvres gens.


HOMME FRUSTRÉ

Mais de quoi parle-t-il?


BADAUD

Du Mariage de Figaro

de Monsieur de Beaumarchais.


HOMME FRUSTRÉ

Mais je ne vais pas

au théâtre, monsieur!

J'ai horreur du théâtre!

Je veux rentrer chez moi,

c'est tout!


FEMME

Ah, mais mon ami, j'étouffe!


BADAUD

À quelle heure est prévue

la représentation?

À 6 heures, monsieur,

le lever du rideau.


FEMME

À 6 heures?! Trop tard,

je serai déjà morte!


Un carrosse réussit à s'avancer devant la porte du théâtre gardé par des soldats. GUDIN et MARIE-THÉRÈSE sortent du théâtre et viennent chercher une femme portant un voile sur la tête. C'est MARIE-ANTOINETTE. Un autre carrosse arrive. Les invités de marque arrivent les uns après les autres pour la première de «Les noces de Figaro».


CHAMBELLAND

Le carrosse de monseigneur

le comte de Provence!

Le carrosse

de Monsieur le Duc de Chaulnes!


DUC DE CHAULNES

(Descendant de son carrosse)

Venez. Venez, ma toute belle.

Allons, de l'air.

De l'air, messieurs.

Vous savez

que j'en consomme beaucoup.


La salle est pleine à craquer. Tous les spectateurs sont impatients.


DUC DE CHAULNES

(Tenant une femme sur son épaule)

Messieurs, messieurs,

je vous en prie.

Pardon, pardon.

Merci, parfait.


BARON DE BRETEUIL

La duchesse!


Le DUC s'adresse au PRINCE PHILIPPE D'ORLÉANS.


DUC DE CHAULNES

Ah, monseigneur,

votre théâtre est grandiose.


PHILIPPE D'ORLÉANS

Je commence ce soir

à le trouver petit.


DUC DE CHAULNES

Petit? Pour Beaumarchais?

Ne vous inquiétez pas,

il écrit si peu.


DUC DE CHAULNES

(Présentant MARION)

Puis-je vous présenter

la duchesse de Chaulnes?


PHILIPPE D'ORLÉANS

Madame.


DUC DE CHAULNES

(Saluant des connaissances.)

Ah, bonjour!

Bonjour.


BEAUMARCHAIS, comme à son habitude, se tient dans l'ombre. L'ABBÉ l'accompagne.


ABBÉ

Rien qu'une petite

aile de poulet.

C'est très léger, une aile.


BEAUMARCHAIS

J'ai pas faim.


ABBÉ

Alors, un peu

de ce vin de Champagne, hein?

À la santé de Figaro.


BEAUMARCHAIS

J'ai la gorge trop serrée.

Si vous faisiez

pour moi une prière?


ABBÉ

Vous n'avez jamais

cru en Dieu?

Comme notre pauvre prince.


BEAUMARCHAIS

Je ne sais plus.


ABBÉ

Allez, courage.

Après tout, ce n'est

pas votre vie

qui dépend de cette pièce.


BEAUMARCHAIS

Vous avez raison.

C'est beaucoup plus que ça.


La musique d'ouverture commence. BEAUMARCHAIS quitte la pièce. La pièce joue.


FIGARO

19 pieds sur 26.


SUZANNE

Tiens, Figaro,

voilà mon petit chapeau:

le trouves -tu mieux ainsi?


FIGARO

Sans comparaison,

ma charmante.


BEAUMARCHAIS sort du théâtre enveloppé dans une longue cape.


GARDE MILITAIRE

Monsieur?

Monsieur, s'il vous plaît?

(Voyant le visage de BEAUMARCHAIS)

Oh... Excusez-moi,

Monsieur de Beaumarchais.


BEAUMARCHAIS est devant la grille et un badaud le reconnaît.


ADMIRATEUR

Regardez, c'est Beaumarchais!


Aussitôt c'est l'acclamation de la foule de curieux qui n'ont pas eu de billets pour la pièce. À l'intérieur la pièce se poursuit.


LE COMTE

Avec du caractère

et de l'esprit,

tu pourrais un jour

t'avancer dans les bureaux.


FIGARO

De l'esprit pour s'avancer?

Monseigneur se rit du mien.

Médiocre et rampant,

et l'on arrive à tout.


LE COMTE

Il ne faudrait qu'étudier

un peu sous moi la politique.


BEAUMARCHAIS est revenu à l'intérieur et se cache dans les combes au-dessus de la scène.


FIGARO

Je la sais.

Mais feindre d'ignorer

ce qu'on sait,

de savoir tout ce qu'on ignore;

d'entendre

ce qu'on ne comprend pas,

de ne point ouïr

ce qu'on entend;

avoir souvent pour grand secret

de cacher qu'il n'y en a point;

s'enfermer

pour tailler des plumes,

et paraître profond

quand on n'est, comme on dit,

que vide et creux;

jouer bien ou mal un personnage;

répandre des espions

et pensionner des traîtres...


GUDIN et BEAUMARCHAIS écoutent et regardent les spectateurs et les acteurs chacun de leur côté.


MARIE-ANTOINETTE

(Lisant un extrait de la pièce)

... amollir des cachets,

intercepter des lettres,

et tâcher d'ennoblir

la pauvreté des moyens

par l'importance des objets:

voilà toute la politique,

ou je meure!

Le Comte: Mais c'est

l'intrigue que tu définis!

Figaro: La politique,

l'intrigue, volontiers;

mais, comme je les

crois un peu germaines,

en fasse qui voudra!»


LOUIS SEIZE

Quoi? Il a écrit cela?


MARIE-ANTOINETTE

Je n'aurais pas eu le talent

de l'écrire moi-même.


LOUIS SEIZE

Continuez, mon amie.


La pièce se poursuit.


DOUBLE-MAIN

Contre anonyme Figaro.

Qualités?


FIGARO

Gentilhomme!


LE COMTE

Vous êtes gentilhomme?


FIGARO

Si le ciel l'eût voulu,

je serais fils d'un prince.


La foule éclate de rire.


LE COMTE

Je soutiens, moi,

que c'est la conjonction

copulative et

qui lie les membres corrélatifs

de la phrase:

Je payerai la demoiselle,

et je l'épouserai.


FIGARO

Et je soutiens, moi,

que c'est la conjonction

alternative ou

qui sépare lesdits membres:

Je payerai la donzelle,

ou je l'épouserai.

À pédant, pédant et demi.

Qu'il s'avise de parler latin,

j'y suis Grec; je l'extermine.


La foule éclate de rire encore. BEAUMARCHAIS jubile dans sa cache. L'ABBÉ rit aussi quand BEAUMARCHAIS le rejoint.


ABBÉ

Tiens? Le courage

vous est revenu?


BEAUMARCHAIS

C'est surtout que

je n'en ai plus besoin.

Écoutez.


ABBÉ

Quand je pense que vous ne

vouliez pas écrire cette pièce.


BEAUMARCHAIS

J'ai l'impression

que Conti n'est mort

que pour m'obliger

à tenir ma promesse.


ABBÉ

Ne croyez pas cela.

Conti n'y est pas

pour grand-chose.


BEAUMARCHAIS

Que voulez-vous dire?


ABBÉ

Dans l'état où il se trouvait,

le prince n'aurait jamais pensé

à vous rappeler votre serment.

Il a fallu qu'on l'aide.


BEAUMARCHAIS

Et on l'a aidé?


ABBÉ

Dieu a placé tout près de vous

le meilleur des amis.


FIGARO

Que je voudrais bien tenir

un de ces puissants

de quatre jours,

si légers sur le mal

qu'ils ordonnent,

quand une bonne disgrâce

a cuvé son orgueil!

Je lui dirais...

que les sottises imprimées

n'ont d'importance qu'aux lieux

où l'on en gêne le cours;

que, sans la liberté de blâmer,

il n'est point d'éloge flatteur;

et que ce ne sont

que les petits hommes

qui redoutent les petits écrits.


LOUIS SEIZE se fait lire la pièce pendant qu'elle joue au théâtre.


LOUIS SEIZE

Veuillez, madame,

relire cette réplique.


MARIE-ANTOINETTE

(Lisant)

«Sans la liberté de blâmer,

il n'est point d'éloge flatteur;

et il n'y a que les petits hommes

qui redoutent les petits écrits.»


LOUIS SEIZE

Assez, je vous en prie.

La Borde?


LA BORDE

Sire?


LOUIS SEIZE

Vous remettrez ceci

à l'officier de garde.


LOUIS SEIZE signe un arrêt.


La pièce se poursuit.


FIGARO

Forcé de parcourir la route

où je suis entré sans le savoir,

comme j'en sortirai

sans le vouloir...

... je l'ai jonchée

d'autant de fleurs

que ma gaieté me l'a permis;

encore je dis ma gaieté,

sans savoir si elle est

à moi plus que le reste.


GUDIN chuchote les répliques qu'il connaît par cœur.


BEAUMARCHAIS

Ni même quel est ce

moi dont je m'occupe.

Un assemblage informe

de parties inconnues;

un petit animal folâtre,

un jeune homme ardent

au plaisir, ayant

tous les goûts pour jouir,

faisant tous les métiers

pour vivre, maître ici, valet là,

selon qu'il plaît à la fortune.

Ambitieux par vanité,

laborieux par nécessité,

mais paresseux... avec délices!


BEAUMARCHAIS se glisse dans la cache de GUDIN. JULIETTE LEJAY est là. BEAUMARCHAIS lui fait signe de ne rien dire.


BEAUMARCHAIS

On a martyrisé un mourant?


GUDIN

Je l'ai aidé, au contraire.

Il trouvait que sa mort

ne servait à rien.


SUZANNE

(Chantant)

Chacun sait la tendre mère ♪

♪ Dont il a reçu le jour ♪

♪ Tout le reste est un mystère ♪

♪ C'est le secret de l'amour ♪


FIGARO

Ce secret met en lumière ♪

♪ Comment le fils d'un butor ♪

♪ Vaut souvent son pesant d'or ♪


CHOEUR

(Chantant)

Vaut souvent

son pesant d'or ♪


FIGARO

(Chantant)

Par le sort

de la naissance ♪

♪ L'un est roi

l'autre est berger ♪

♪ Le hasard fit leur distance ♪

♪ L'esprit seul

peut tout changer ♪

♪ De vingt rois

que l'on encense ♪

♪ Le trépas brise l'autel ♪


CHOEUR

(Chantant)

Le trépas brise l'autel ♪

FIGARO

(Chantant)

Et Voltaire est immortel ♪


CHOEUR

(Chantant)

♪ Et Voltaire est immortel ♪


SUZANNE

(Chantant)

♪ Si ce gai ce fol ouvrage ♪

♪ Renfermait quelque leçon ♪

♪ En faveur du badinage ♪

♪ Faites grâce à la raison ♪

♪ Ainsi la nature sage ♪

♪ Nous conduit dans nos désirs ♪


CHOEUR

(Chantant)

Nous conduit

dans nos désirs ♪


SUZANNE

(Chantant)

À son but par les plaisirs ♪


CHOEUR

(Chantant)

À son but par les plaisirs ♪


ABBOT

(Chantant)

Or messieurs la comédie ♪

♪ Que l'on juge en cet instant ♪

♪ Sauf erreur nous peint la vie ♪

♪ Du bon peuple qui l'entend ♪

♪ Qu'on l'opprime

il peste il crie ♪

♪ Il s'agite en cent façons ♪

♪ Tout finit par des chansons ♪


CHOEUR ET SPECTATEURS

(Chantant)

Tout finit

par des chansons ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪


CAPITAINE DE LA GARDE

Commencez à dégager la place.

Monseigneur sort

dans quelques minutes.


CHOEUR ET SPECTATEURS

(Chantant)

La la la la la la la ♪


La chanson se termine et c'est l'acclamation dans la salle. La foule hurle sa joie et applaudit.


SPECTATEURS

Oui!


CHOEUR ET SPECTATEURS

(Chantant)

La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪


Dehors les soldats font reculer la foule.


SOLDATS

Allez, faites place.

Allons, allons, faites place.

Reculez.


CHOEUR ET SPECTATEURS

(Chantant)

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la ♪

♪ La la la la la la la la la ♪


BEAUMARCHAIS verse une larme. GUDIN se retire un peu pour laisser toute la lumière sur son ami.


BENJAMIN FRANKLIN

Bravo! Bravo!


CHEF DE LA GARDE

Monsieur de Beaumarchais?


BEAUMARCHAIS

Qu'est-ce qu'il y a?


CHEF DE LA GARDE

Vous êtes en état

d'arrestation.

Sur ordre du roi.


Au loin, MARIE-THÉRÈSE voit son amour se faire arrêter. BEAUMARCHAIS suit le garde sans faire d'histoire. Ensuite, dans sa cellule, BEAUMARCHAIS écrit.


VOIX DE BEAUMARCHAIS

J'ai retrouvé ma cellule.

Les gens de la maison

sont comme toujours

pleins d'attentions.

Mais cette sollicitude

ne me serait d'aucun secours

si la prison ne sanctionnait

une fois encore la justesse

de mon combat.

Voltaire me reprochait

autrefois d'avoir raison

contre tout le monde.

Comme j'aimerais, comme

j'aimerais qu'aujourd'hui,

il soit encore là

pour constater qu'enfin,

contre un seul homme,

j'ai peut-être raison

avec tous les autres.


GEÔLIER LE BIHAN

(Ouvrant la porte)

Monsieur de Sartine.


SARTINE

Prépare tes affaires.

Le roi trouve que la punition

a assez duré.


BEAUMARCHAIS

Ainsi le roi punit...

... ainsi le roi lève la

punition quand bon lui semble.


SARTINE

Dépêche-toi, on s'en va.


BEAUMARCHAIS

Si je veux.


SARTINE

Pardon?


BEAUMARCHAIS

Je ne sortirai de cette prison

qu'à une seule condition.

Que le roi ordonne

la reprise du «Mariage»

et que le Conseil assiste

à cette représentation

au grand complet.


SARTINE

Et si le roi dit non?


NARRATEUR

Le roi n'a pas dit non.

Et les grands de ce monde

purent applaudir Figaro

sans se douter une seconde

qu'ils applaudissaient

en même temps

l'un des actes de naissance

de la Révolution française.


BEAUMARCHAIS sourit.


Générique de fermeture



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